Lu pour vous...

La paternité spirituelle du prêtre

 

« un trésor dans un vase d’argile ». Tel est le sous titre de ce bel ouvrage qui, bien qu’il s’adresse d’abord aux prêtres, intéresse tous ceux qui sont amenés à exercer une certaine paternité dans l’Eglise ou la société.

 

L’auteur part d’un constat : notre monde a un besoin urgent de (véritable) paternité. A une époque où le père est absent, cette carence est cause de multiples souffrances. Celles-ci sont d’abord spirituelles avant d’être morales, car cette absence de la figure du père évoque nécessairement celle de Dieu lui-même et, en général de toutes les formes de médiations humaines qui tirent leur identité de l’Unique source. Les conséquences sont sans appel : un monde sans père supprime la transmission de tout l’héritage dévolu normalement aux générations futures . Sans père, l’exercice de la miséricorde ne peut s’accomplir, sans paternité, plus de liberté responsable, ni de possible fraternité. Nous sommes ainsi dans un monde d’orphelins car le concept même de paternité s’édulcore. Mais qu’est-ce au juste que la paternité ?

Celle-ci s’articule autour de deux axes : un amour inconditionnel et l’autorité d’une parole. Témoin de l’Amour absolu, « il supporte tout, fait confiance en tout, espère tout, endure tout » (1 Cor 13,7) ; pour que l’autre se sache et se sente accueilli et aimé tel qu’il est. Le père croit en l’autre, même quand ce dernier ne croit plus en lui-même ! Tout détail apparent a son importance pour venir confirmer ce que dit le cœur : les gestes, les attitudes, le regard ; la parole aussi, qui est porteuse de l’autorité bienveillante et témoin d’une exigence, celle qui ne vise que le bien de l’autre pour l’aider à grandir, à devenir libre et adulte. Paradoxalement, bien que reconnaissant l’insondable miséricorde divine, nous expérimentons tous qu’elle ne nous procure pas une existence facile : les combats qu’elle rencontre nous font toucher du doigt les défaillances de la nature humaine en matière de paternité.

Une première est l’absence du père, qui ne prend pas ses responsabilités, les fuyant, quelquefois pour de bonnes raisons en apparence. La paternité à l’œuvre doit être « présence » pour devenir « écoute », sans exigence outrée, sévère ou écrasante, mais encourageante et remplie d’espérance en l’autre.

Une autre défaillance consiste, notamment pour un prêtre, à être trop « copain »sans se situer comme « père ». une autre est de vouloir donner une image trop parfaite de soi, genre de superman créant ainsi une distance avec les enfants.

Le père « business-man » qui donne priorité aux affaires n’est pas mieux que le dominateur qui impose ses voies ou maintient en dépendance ceux dont il a la charge : tous deux vont à l’encontre du précepte cité en St Mathieu (20,27): « Celui qui veut être le plus grand, qu’il soit le serviteur de tous » Être père, c’est donc accepter de s’effacer pour que le Christ grandisse en l’autre ! À l’instar de Jean-Baptiste : « Il faut qu’il croisse et que je diminue »

Les mauvais bergers doivent alors se rappeler cette mention d’Ezéchiel :  « N’est-ce pas pour les brebis qu’ils sont bergers ?... »

La vraie paternité s’avère exigeante, chemin de pauvreté qui rencontre bien des obstacles, tant internes qu’extérieurs à lui…Pour autant avons-nous répondu pleinement à la question de la paternité ? En vérité c’est un mystère insondable puisqu’elle trouve son fondement dans l’Être même de Dieu, dont la paternité humaine est un lointain reflet. Pour nous aider à cerner ce mystère, l’Écriture nous offre des modèles de paternité, à commencer par Abraham dont les faits indiquent que toute paternité n’est pas fondée sur une possession mais au contraire sur une dépossession, elle-même basée sur une foi qui espère contre toute espérance (Rom 4,17) et qui fera de lui le « père d’un grand nombre de nations». Moïse, belle figure de paternité spirituelle, « l’homme le plus humble que la terre ait porté » (Nb 12,3) se fait intercesseur de son peuple, le conduisant le nourrissant, le protégeant, l’éduquant… autant de prérogatives propres à la paternité comme à la maternité. Saint Paul lui-même revendique l’exercice de cette paternité (1 Cor 4,17) où l’on retrouve les accents de force, d’affection, de douceur, de sollicitude, de générosité et de pureté (1Th2, 5-12). On y voit aussi toute une dimension réellement affective, cette chaleur dont nous avons tous besoin, apanage de notre incarnation.

Le Christ a eu St Joseph comme père (spirituel) par qui il a pu connaître le sens de la totale obéissance et d'une douce autorité. Jésus, image parfaite du Père n'a pas hésité à appeler ses disciples "enfants" pour que soient rappelées à la foi notre source et notre finalité.

Pour être père, il n’existe pas de méthode, mais un chemin à suivre dont les panneaux indicateurs jalonnent le parcours :

Être fils est une première indication, condition préalable et grâce à demander. Etre fils dans notre relation à Dieu c’est se reconnaître dépendant de son Amour, à la manière de Jésus qui reçoit tout de son Père : la prière du « Notre Père » s’avère plus qu’une formule, c’est une manière d’être et de vivre la relation divine, notamment par la prière, la contemplation et l’adoration.

Dans cette relation, pas d’écart de conduite ni de mondanité, pas de cléricalisme ni d’activisme, la charité pastorale est pur désintéressement.

Se convertir sans cesse revient à « prier sans jamais se lasser » (Luc 18,1) pour demeurer tendus vers Le Père.

Être Fils et époux de l’Église est une autre facette de l’identité du père. En référence à Ephésiens (5, 25) « c’est dans l’Église et par sa médiation que j’ai reçu la vie divine et que je peux engendrer d’autres personnes à la vie divine ». Pasteur, il a pour mission d’enseigner, de sanctifier et de gouverner. Les croyants eux-mêmes ne sont-ils pas comme ces enfants qui font l’apprentissage de leurs parents ? L’inter-relation « Prêtre-fidèles » crée cette réciprocité qui fait du prêtre un père et des fidèles les enfants, tous membres de l’Église, fécondité qui s’étend au-delà des frontières paroissiales, croyants et non croyants, proches et lointains.

Être frère est alors un don et non une propriété : ici pas de compétition, ni critique ni rivalité. Sainte Thérèse d’Avila ne disait jamais de mal de personne, du coup tout le monde avait confiance en elle et lui ouvrait facilement son cœur.

L’esprit des béatitudes vient aussi à notre secours pour élargir notre propos. Ces préceptes s’appliquent pleinement à la notion de paternité, au sens élargit, et méritent bien plus qu’une consultation superficielle : s’approprier ce à quoi cela engage doit être la démarche pour toute conversion continue.

La paternité du prêtre, en son église locale, se veut ontologiquement prière d’intercession et offrande pour le sacrifice. « Intercéder c’est donner son sang » disent certains pères grecs. Quand le curé d’Ars est arrivé dans sa paroisse, sa première tâche a été de s’engager à fond dans la prière, la supplication et la pénitence. C’est après cela que le charisme de confesseur attirant les foules s’est manifesté.

Par la célébration eucharistique et les sacrements, le prêtre donne à ses enfants la céleste nourriture nécessaire pour avancer : parole de vérité et pain de vie,. Le prêtre se donne lui-même et à tous, expression de l’alliance éternelle, pour le salut de tous ! Cette dimension universelle ne doit pas faire oublier les autres aspects plus individuels, tels le dialogue personnel, la confession où l’écoute avec le cœur est fondamentale

La prédication met en lumière ce rappel de St Paul : « Tout ce qui a été écrit l’a été pour notre instruction, et que la constante consolation que donnent les Écritures nous procurent l’Espérance ». Elle est exercice de cette autorité qui est donnée d’en haut pour placer les esprits dans le chemin exigeant mais lumineux de la foi. Cette autorité régit le gouvernement d’une communauté paroissiale dans un même souci paternel. Si elle demande beaucoup d’énergie et de dévouement, elle est l’occasion d’une grande croissance humaine et spirituelle.

Et suppose que cet exercice soit vécu dans l’esprit de service, désintéressé pour faire grandir et non assujettir.

Le don du sacerdoce doit être accueilli avec gratitude par les prêtres et reconnaissance par les fidèles. C’est bien dans la mesure où le peuple de Dieu tout entier se laisse sans cesse convertir et renouveler par le Saint Esprit que le sacerdoce sera aussi régénéré.

Patrick Mannier

 

Jacques Philippe, La paternité sprituelle du prêtre, Ed. Béatitudes.