Le Père Walter Ciszek

(1904- 1984)

1ère partie

 

 

 

«Un dur» qui exerce sa volonté

Des 23 ans passés dans les prisons et goulags d’Union Soviétique condamné pour «espionnage», le Père Walter Ciszek, 7ème de treize enfants, américain d’origine polonaise, écrira qu’il a survécu grâce à la Providence de Dieu: «Dieu prit soin de moi. Je veux montrer qu’il m’appela, qu’il me prépara à la tâche et qu’il me protégea durant les années passées en Sibérie… C’était la vie qu’il me destinait… et j’ai vu sa main à chaque tournant».

Se qualifiant d’obstiné, réputé, dans sa jeunesse, pour aimer la bagarre et vouloir égaler et même surpasser toute performance, le jeune Walter néglige l’école.

La formation religieuse lui vient de sa mère. Après sa scolarité, à la surprise de son père, il entre au séminaire. Il y raille les plus pieux tout en allant prier secrètement, la nuit, à la chapelle. Il veut toujours être un « dur ». Il reste un été sans retourner dans sa famille pour voir s’il supportera la solitude et la séparation. Il courre 8 kms à 4h du matin, nage en novembre et passe un Carême entier en ne mangeant que du pain et de l’eau…

 

Se préparer à sa mission: la Russie communiste

Attiré par Saint Stanislas Kostka, Walter décide d’être jésuite, comme lui, malgré l’exigence d’une «obéissance parfaite» et de 7 ans d’études supplémentaires. Il entre en 1928, à 24 ans, au noviciat jésuite dont il manque de se faire renvoyer.

C’est aussi à cette époque, en 1929, que Pie XI demande des séminaristes volontaires pour l’Union soviétique où 380 000 religieux, prêtres ou religieuses principalement orthodoxes ont été fusillés ou envoyés en camps. Walter, se sentant appelé à cette mission, se propose, dès 1930, pour intégrer le Russicum créé par le pape pour préparer les volontaires. Il n’y sera appelé qu’en 1934! C’est une grande joie pour lui. Il y apprend tout ce qui touche à la Russie et s’y fait 2 amis solides, le Père Nestrov, russe et le Père Makar, polonais. Walter Ciszek est ordonné en 1937, à 33 ans. Les dangers pour les prêtres, en Russie, sont tels que le Vatican ne cesse de remettre les départs. Finalement, son supérieur jésuite lui demande d’assurer son ministère dans l’est de la Pologne à Albertin en attendant de pouvoir aller en Russie.

 

La guerre

A Albertin, la population attend la guerre quand le Père Ciszek arrive fin 1938. Les Européens ont lâché la Tchécoslovaquie à Munich et Hitler s’intéresse maintenant à la Pologne. La pression augmente quand, en août 39, l’Allemagne et la Russie signent un traité de non-agression. Le Père Walter refuse de quitter la Pologne. Le 1er septembre, la Pologne est envahie par l’Allemagne, à l’ouest, puis bientôt à l’est, par la Russie. Albertin devient un carrefour d’exode. Après la réquisition des locaux par les soldats russes, le saccage de l’église, les interrogatoires visant à localiser les prêtres orthodoxes, le jeune Père Ciszek, laissé en charge parce qu’étranger, ne quitte son poste qu’à la fermeture temporaire officielle de la mission d’Albertin, nouvelle que lui apportent les Père Nestrov et Makar, ses deux amis du Russicum.

Les trois prêtres obtiennent de leur hiérarchie de pouvoir profiter de l’exode des réfugiés pour entrer en Russie. L’occasion finit par se présenter : les Russes cherchent des volontaires pour travailler dans les usines de l’Oural ; l’archevêque métropolite confirme l’accord tout en insistant beaucoup sur la très grande prudence nécessaire et sur le côté expérimental de l’autorisation. Avec leurs faux papiers polonais, ils sont embauchés immédiatement.

 

En Russie !

Après un voyage très pénible de 15 jours en mars 1940, vers l’Oural – où il peut faire jusqu’à - 40° l’hiver , les Père Ciszek et Nestrov sont débarqués. Les travailleurs volontaires ont la désagréable surprise d’être longuement interrogés et traités comme des détenus, passibles de punition en cas de désertion. Arrivés tous les deux sans famille, les deux prêtres éveillent immédiatement les soupçons du responsable.

Le Père Walter devient manœuvre pour traîner des grumes de bois à mettre en pile - ce qui est épuisant et dangereux -,le Père Nestrov travaille dans un bureau. Comme il est impossible de dire la messe dans les baraques, ils vont en forêt dire la messe, l’un des deux surveillant toujours les abords. Ils sont obligés d’écouter les nombreux discours de la propagande communiste destinés aux ouvriers . Déçus de ne pouvoir exercer un ministère pastoral, les deux prêtres décident de s’en remettre totalement à la providence de Dieu et d’être, pour l’instant, des «contemplatifs dans l’action».

Au bout de 6 mois, le Père Ciszek - devenu chauffeur de camion – et le Père Nestrov commencent à parler un peu de Dieu avec des jeunes intéressés par la religion, tournée en ridicule dans leurs écoles. Ils organisent des réunions dans la forêt. Les trajets facilitent les courtes visites aux paysans qui sont souvent d’anciens déportés biélorusses ou ukrainiens envoyés là, en 1937, à l’occasion des campagnes de collectivisation des fermes. Le contact est facile. Ils parlent volontiers de Dieu et de leur désir profond d’une église et de prêtres. Les Père Ciszek et Nestrov ne font pas état de leur statut par prudence.

En janvier 1941, envoyés à Tchousovoï dans une autre usine à bois, ils disent la messe quand leurs compagnons de chambrée ne sont pas là. Le soir, les travailleurs «volontaires» doivent suivre un entraînement militaire qui doit les conduire sur le front à Stalingrad!

 

La guerre de la Russie avec l’Allemagne

Mais juste avant de partir pour le front, les prêtres sont arrêtés comme «espions allemands» et incarcérés à Perm. L’Allemagne a envahi la Russie le 21 juin 1941. Les Russes arrêtent tous ceux qu’ils suspectent. Entassés dans une grande pièce à l’odeur pestilentielle, les détenus se battent pour la nourriture qui se réduit à des soupes très maigres, du pain et de la kacha, une bouillie de semoule de sarrasin. Une partie des détenus est fusillée après les interrogatoires. Le Père Ciszek est interrogé lui aussi. Il donne sa fausse identité polonaise- Vladimir Lipinski - aussitôt réfutée: «Vous êtes le Père Ciszek, ni russe ni polonais. Vous êtes prêtre et un espion des Allemands». Pendant 2 mois, il est interrogé 2 fois par jour, ou pas du tout, pendant 1h ou une journée entière. Les Autorités veulent qu’il avoue être un espion allemand.

 

La terrible Loubianka

Emmené ensuite à Moscou, le Père Walter prend l’habitude de se rationner car la nourriture est donnée pour tout le voyage, qui peut durer plusieurs jours. Faute d’isolement, le Père Ciszek se met à prier en ayant l’air de dormir: «Cet exercice spirituel était le moyen qui m’avait permis de tenir bon jusqu’alors et grâce à lui, je ne perdis jamais courage», «Je me rappelai pourquoi j’étais ici et que j’étais résolu à n’agir que pour Dieu en tout ce que je faisais…Dieu me soutiendra. La conviction de ne jamais être seul, quelque solitaire que je fusse me rendit courage alors aussi», se rappellera-t-il. Il se retrouve, dans une cellule de 2X3m, à la redoutable prison de la Loubianka de Moscou. Les repas ne varient jamais. Il est interdit de se coucher pendant la journée alors qu’il n’y a ni table ni chaise, la lumière reste allumée jour et nuit, la promenade quotidienne est de 25 minutes par jour.

Les interrogatoires qui commencent un jour, au milieu de la nuit sont menés par des agents de la NKVD. Ils peuvent durer toute la nuit.

 

Rester jésuite à la Loubianka

Pour tenir, le Père Ciszek décide d’organiser son temps comme s’il était en communauté Jésuite. Dès le lever imposé à 5h30, il récite l’office du matin suivi d’une heure de méditation. Après le «petit déjeuner», il récite par cœur toutes les prières de la messe. Puis c’est l’Angélus et l’office. Après le repas de midi, il fait son «examen particulier» (pratique ignatienne) et le soir celui de la fin de journée. Il prépare les points de méditation du lendemain. L’après-midi, en guise de bréviaire, il récite 3 chapelets, en polonais, latin et russe. Il n’hésite pas à chanter des hymnes. Il parle à son Seigneur, lui demande de l’aide mais accepte ses desseins sur lui, se confiant à sa Providence.

Il se récite les poésies, improvise tout haut des sermons ou des discours, imagine des anecdotes comiques pour ne pas perdre la raison.

La nuit, ce sont les sirènes hurlantes liées aux attaques aériennes. On conduit les détenus dans les sous-sols. L’avance allemande - à 100kms de Moscou – fait espérer une libération prochaine. Mais on se contente de transférer les détenus à Saratov. Au cours de ce voyage effroyable, puis dans la prison, un vieux général russe organise un programme de distractions en fonction des connaissances des détenus, tous politiques. Mais il faut rester méfiant, en permanence, un informateur du NKVD peut toujours être dans le groupe. Les cellules sont bondées et il faut se partager les maigres repas.

Le Père Ciszek est de nouveau interrogé sur les raisons «subversives» pour lesquelles il est entré en Russie. Aux interminables questions, le Père Walter répond toujours par la vérité et nie tout complot. Les Russes n’arriveront jamais à comprendre - ou ne le voudrons pas - que la seule motivation du Père Ciszek ait été pastorale alors qu’ils éradiquent tous les religieux.

 

Condamné !

Tout change début 1942, la Russie a repoussé les Allemands réduisant à néant l’espoir d’être libéré. Fin janvier 1942, le Père Ciszek est ramené à la Loubianka. Des prisons bondées, il revient à une cellule où il est seul. Les interrogatoires identiques reprennent tous les jours. On prolonge, pour lui, le temps d’instruction de 2 mois tant son cas paraît exceptionnel, car la règle est qu’un détenu doit être mis en accusation ou libéré au bout d’un mois d’instruction. On soupçonne sa mission de n’être qu’une couverture. Après un interrogatoire difficile, le Père Walter ressent une grande paix qu’il n’a plus connu depuis longtemps.

On installe un codétenu, dans sa cellule, pour qu’il lui extorque des informations. Il passe les 2 jours les pires de sa vie en Russie. Drogué par du thé donné avec une compassion feinte, il subit des chocs électriques, alternant pertes de connaissance et lueurs de lucidité; on lui prend la main pour le faire signer quelque chose. C’est la seule fois dans son récit où l’on peut lire qu’il ressentit «presque de la haine» pour la souffrance subie et la trahison. Plus jamais, écrira-t-il, il ne fera confiance à aucun fonctionnaire de l’Union Soviétique, mieux il ne mettra sa confiance qu’en Dieu, confiance qui ne cessera d’augmenter. Il invoque, matin et soir: «Seigneur, délivre-moi de mes ennemis et de leurs mauvaises actions».

Quelques semaines plus tard, le 26 juillet 1942, il est condamné pour espionnage au profit du Vatican et condamné à 15 ans de travaux forcés. Il n’imagine pas qu’il ne verra la Sibérie que 4 ans plus tard! On peut penser qu’il a été maintenu en prison à Moscou à cause de la guerre, pour qu’il puisse être interrogé à tout moment.

 

Toujours à la Loubianka

A partir de ce jour-là, il a accès à la bibliothèque; il lira un livre par jour. Il se fixe un nouveau règlement: exercices spirituels et lecture, examen de conscience, angélus avant le repas. Puis, les 3 chapelets, lecture, promenade de 25 minutes jusqu’au dîner, prière ensuite. Ses seules visites sont les gardiennes, les médecins et la désinfection; il reste seul dans sa cellule. Pour bouger, il frotte tous les jours avec soin son parquet en bois d’ancien hôtel (obligatoire une fois par semaine), il raccommode ses vêtements, s’oblige à rester toujours propre, note les jours et célèbre les fêtes. Bien que devenu

« détenu de camp pénitentiaire» et donc un peu mieux nourri, il pense sans cesse à sa faim au point de ne plus pouvoir se concentrer. Alors, il augmente le temps et la force de son nettoyage de parquet.

Au bout d’un an et demi, on l’interroge de nouveau - bien que déjà jugé - tant les Russes sont persuadés qu’il cache encore quelque chose. Ils lui font des propositions diverses qu’il refuse: rejoindre une paroisse russe à condition de rompre avec le pape ou partir pour Rome pour espionner pour eux. L’interrogateur lui dit un jour: « Je ne sais pas comment vous êtes encore en vie».

 

Boutyrka

En juin 1944, le Père Ciszek est transféré à la Boutyrka, autre prison de Moscou, toujours humide et sans chauffage. Il repasse d’une situation d’ermite à une surpopulation de 120 détenus dans une pièce d’une puanteur suffocante. Les planches le long des murs servent de couchettes. Aux prisonniers politiques, s’ajoutent pour la première fois des prisonniers de droit commun, voleurs, meurtriers, sans états d’âme. La marmite de soupe ou de katcha (bouillie de sarrasin) est distribuée par un responsable, toujours un droit commun. Un baquet sert de toilettes.

Nombreux sont ceux qui meurent de dysenterie sur place, l’infirmerie étant toujours pleine. Le Père Walter peut ainsi donner l’absolution aux mourants et leur murmurer des prières. Lui-même ne l’attrapera pas. Il dira qu’il a reçu aussi le don de s’intéresser, de comprendre et de se mettre à la place de ses compagnons, don qui lui a aussi permis de tenir bon.

En janvier 45, transféré de façon inattendue dans une pièce avec un vrai lit, il voit arriver, avec grande joie, son ami le Père Nestrov, arrêté en même temps que lui. Ils reprennent immédiatement un règlement quotidien de communauté jésuite, s’administrent les sacrements. Ils Improvisent des sermons, des scènes comiques. C’est essentiel pour combattre l’état léthargique de l’ennui, lié à la monotonie.

Malheureusement séparés au bout de 2 mois, le Père Ciszek est renvoyé à la Loubianka dans une cellule de 8 détenus. Pour prier, il fait semblant de lire. En Avril 45, il est remis en cellule individuelle. Il écrira : «Je savais que rien n’était trop petit ou insignifiant dans la vie quand on considérait tout du point de vue de Dieu.La Loubianka fut une dure école mais j’en retirai du profit aussi. J’y appris le secret qui me permit de tenir bon au cours des années qui devaient suivre. Le voici: la religion, la prière et l’amour de Dieu ne changent pas la réalité mais ils lui donnent un sens nouveau. A la Loubianka, je m’affermis davantage. Dans la conviction que tout ce qui m’arrivait dans la vie était littéralement le reflet de la volonté de Dieu, en ce qui me concernait, et qu’il me protégerait».

En mai 1945, de grandes clameurs annoncent la fin de la guerre. En Octobre 45, Le Père Walter a la joie de retrouver le Père Nestrov et un Français. Ils reprennent leur vie de communauté jésuite. Interrogé le Père russe Nestrov revient très déprimé. Le Père Walter ne le reverra jamais après leur nouvelle séparation. Lui-même refuse de revenir sur ce qu’il dit être la vérité.

Quelques jours plus tard, on le fait sortir de la Loubianka pour la dernière fois, avec une toute petite valise et sans chaussures (à la réparation) pour ne jamais y revenir. C’est le début de la sentence, le condamnant à 15 années de travaux forcés.

ELEMENTS SPIRITUELS

 

Chercher la volonté de Dieu

    

Le P. Ciszek, au début de sa vie d’ouvrier volontaire à Teplaya Gora en Russie, se rendit compte petit à petit, avec son ami le P. Nestrov, qu’il ne pourrait y accomplir aucun apostolat. Personne ne souhaitait parler religion, par peur, des informateurs surtout! Après tant de de préparation, d’attente, la déception allait grandissant. Il se sentait déprimé et humilié de ne pouvoir servir.

Les deux prêtres se retrouvèrent face à « la tentation à laquelle se trouvent confrontés tous ceux qui ont suivi un appel et qui se heurtent aux réalités de la vie, où rien se ressemble aux attentes élaborées dans le feu de la vision première et de l’enthousiasme nés au moment même de l’appel », la tentation de dire : « Mon Dieu, tu dois me pardonner mais je veux revenir en arrière...Tu ne peux pas attendre de moi que je tienne une alliance basée sur la foi, et non sur la connaissance préalable des faits concrets de la vie réelle… Je n’y arriverai pas ! (...) Parfois cette tentation, nous devons l’affronter chaque jour ».

La messe leur donnait de la force jusqu’au jour où il leur fut donné de voir la situation du point de vue de Dieu, et donc de chercher la volonté de Dieu selon son dessein. « Sa volonté pour nous était active 24h sur 24, 7 jours sur 7 : les personnes, les lieux, les circonstances de notre vie, chaque jour nous la révélaient ». Telles étaient les choses importantes dans notre vie, à ce moment précis et telle était la situation qu’il désirait que nous vivions… il nous fallait apprendre à voir comme lui voyait les choses, les lieux, et par-dessus tout les êtres, en reconnaissant également qu’il avait un dessein particulier pour nous en nous amenant au contact de ces mêmes choses, lieux et personnes ».

 

Frustrés, ils commençaient à chercher à quitter la Russie. « En fait, nous attendions de Dieu qu’il accepte notre manière de concevoir sa volonté selon nos propres schémas » ; « La tentation est de ne pas considérer toute situation comme étant la volonté de Dieu. Nous tentons de trouver d’autres choses plus nobles ». «  c’est bien la situation présente, et uniquement la situation présente, ici et maintenant, qui constitue la volonté de Dieu….le défi à relever, c’est bien d’apprendre à accepter cette vérité et d’agir en conséquence… Elle était là devant nous depuis toujours, et nous étions à la recherche de réponses bien plus subtiles. C’est à cela que l’on reconnaît les vérités divines, à la simplicité qui les caractérise ».

« Comme pour toutes les vérités divines, il est de plus bien difficile de les mettre en pratique… Comprendre la vérité divine… et y travailler chaque moment de notre vie à la lumière de son inspiration, s’y atteler chaque jour pour qu’elle devienne le seul principe guidant nos actions… voilà qui nous permet de connaître la vraie joie et la paix du cœur ».

 

L’impuissance était le sentiment ressenti dans les prisons et camps soviétiques. Il n’y avait aucun recours.

Son statut de prêtre a attiré au P. Ciszek, dès qu’il a été connu des autres détenus, un rejet massif, comme parasite de la société, et a mis fin à toute camaraderie. Il cherchait du réconfort dans la prière, Jésus en ayant cherché aussi. Mais la réponse ne fut pas celle qu’il imaginait. Pour le faire grandir spirituellement, Dieu lui donna comme grâce, « la lumière pour que je reconnaisse combien je m’étais mis en avant dans cette situation… Dans ces temps de prière, je me sentais humilié et me prenais moi-même en pitié… Il est vrai que les conditions matérielles dans cette cellule (de prison) étaient totalement inhumaines. Mais si elles étaient telles, cela ne pouvait impliquer que personne, ni moi ni aucun autre ne devait cesser de se comporter en être humain… En aucune façon, le circonstances ne doivent l’empêcher d’agir ».

« Le sentiment de désespoir dont nous faisons tous l’expérience dans ce genre de circonstances vient en réalité de notre tendance à mettre trop de nous-mêmes dans toute situation ». « Dieu n’oublie jamais l’importance que revêt chaque personne…Pour lui, chacun est important et cela à chaque instant. Il prend soin de nous, nous avons de la valeur à ses yeux. Mais Dieu attend également de chaque homme qu’il accepte, comme venant de sa main, les situations quotidiennes dans lesquelles il se trouve, afin que cet homme agisse comme lui-même l’aurait fait. Dieu lui donne, ainsi qu’à chacun d’entre nous, la grâce nécessaire pour agir»

 

« Ce que chacun peut changer en premier lieu, c’est lui-même ». Le chrétien doit influencer chaque personne que Dieu lui donne de rencontrer, vers le bien. « Alors non, je n’étais ni impuissant, ni indigne, dans cette prison de Perm (dans l’Oural, avant la Loubianka). Je n’étais pas humilié plus bas que terre parce que j’étais rejeté en tant que prêtre. Ces hommes autour de moi souffraient tous. Ils avaient besoin d’aide. Ils avaient besoin de quelqu’un qui les écoute, qui ait de la compassion, qui partage leurs souffrances. Je pouvais au moins prier pour eux et offrir à notre Père toutes les souffrances et les angoisses qu’ils me causaient en me rejetant comme prêtre… Non je n’étais pas impuissant, je pouvais accomplir cette tâche… L’une des grâces fut cette lumière qui me permit…de voir que ce jour, comme tous les autres, sortait de ses mains et servait aux desseins de sa Providence ».

Pour s’abandonner à la Providence de Dieu

Lors d’un « dernier » interrogatoire, après en avoir subi de nombreux pendant un an, l’investigateur de la Loubianka (prison de Moscou) donna au P. Walter Ciszek une centaine de pages à signer. Comme celui-ci refusait de le faire, il lui dit d’un ton glacial : « Si vous ne signez pas, j’ai le pouvoir de signer là, en-bas, à gauche, et vous serez mort d’ici demain matin comme bien d’autres espions ». Pris de terreur, appelant l’Esprit-Saint sans rien entendre, le Père Ciszek signa mais se sentit immédiatement brisé de honte et de culpabilité de ne pas avoir résisté.

Plus tard, il s’interrogea sur sa réelle culpabilité, puis s’en prit à Dieu qui lui avait fait défaut à un moment critique. Enfin, à la lumière de la grâce, il comprit qu’il avait tenté de faire beaucoup de choses en s’appuyant sur ses propres forces pour relever tous les défis : « en réalité… je ne m’étais abandonné ni à son amour ni à sa Providence…j’avais compté sur mes forces (santé, nerfs solides, volonté de fer) au moment de la pire épreuve et j’avais échoué. N’avais-je pas d’ailleurs fixé moi-même ce que l’Esprit Saint devait faire pour intervenir en ma faveur ?... Et parce que je n’avais pas ressenti son action dans le cadre que je lui avais moi-même imposé, j’avais ressenti la frustration et la déception m’envahir ».  

«…Plus notre avenir en dépend, plus il nous est facile de nous aveugler nous-mêmes en pensant que ce que nous voulons est bien ce que Dieu veut… N’étais-je pas aveuglé par le fait que toutes ces disciplines (pratiques ascétiques, jeûne, exercices de volonté) n’étaient pas pratiquées en réponse à la grâce de Dieu, ou pour quelque motivation apostolique mais pour servir mon amour-propre…oui, j’en avais tiré orgueil … L’âme doit être purifiée de son ego…Dans les grandes ou petites épreuves, Dieu nous permettra parfois d’agir selon nos propres forces pour que nous apprenions l’humilité, pour que nous apprenions cette vérité par l’expérience : nous dépendons totalement de lui…et sans lui, nous ne pouvons rien faire, même nos erreurs… L’humilité est la vérité, l’entière vérité, cette vérité qui caractérise nos relations à Dieu le Créateur et, par son intermédiaire, au monde qu’il a créé ainsi qu’à nos compagnons de route… C’est bien l’ego qui est humilié…plus cet élément qu’est l’ego se développe, plus nos humiliations seront sévères afin que nous soyons purifiés. »

« A ce moment précis (la menace de mort par l’investigateur), je n’avais pas envisagé la mort comme Dieu la voit… C’était une joute entre sa volonté et la mienne. J’avais envisagé la mort du point de vue de mon ego et non pas comme le moment de mon retour à Dieu ce qui était le cas… La primauté de mon ego s’était dévoilée et renforcée, et cela même dans mes méthodes de prière et dans mes exercices spirituels. J’avais traversé un purgatoire terrifiant qui m’avait laissé nu jusqu’au plus intime de mon être… Lorsqu’un homme commence à croire en ses propres forces, il est déjà sur la pente qui le conduira à l’échec final. Et la plus grande grâce que Dieu peut accorder à cet homme-là, c’est bien de lui envoyer une épreuve qu’il ne pourra pas surmonter selon ses propres forces, puis de le soutenir de sa grâce pour qu’il puisse persévérer jusqu’à la fin et être sauvé ».

Par la suite, il sentit que comprendre n’était pas suffisant, qu’il fallait pratiquer.

L’annonce qu’il resterait encore à la Loubianka au lieu de partir immédiatement pour un camp plongea le P. Walter dans la dépression, dans un sentiment de honte et d’humiliation. Il se sentit seul, même loin de son Dieu. Il en prit conscience et se remit à prier demandant à Dieu son aide pour qu’il ne le laisse jamais plus de pas lui faire confiance. Puis un jour, le Père fut consolé par la phrase de Jésus « Mon père, s’il est possible que cette coupe passe loin de moi … Cependant pas comme je veux, mais comme tu veux ».

A partir de ce moment-là, écrira-t-il, ce fut une « conversion pour moi… ma vie à partir de ce moment-là, changea du tout au tout…vivre dans un total abandon à Dieu…La perfection consistait simplement à apprendre à découvrir la volonté de Dieu dans chaque situation…La volonté de Dieu ne se cachait pas quelque part là dans les situations où je me trouvais ; les situations étaient sa volonté pour moi. Ce qu’il désirait, c’était que j’accepte toute situation comme venant de sa main, que j’accepte de lui laisser les rênes… Il me demandait une foi absolue, la foi en l’existence de Dieu, en sa Providence, en son amour vigilant dans les moindres détails de ma vie, en sa puissance qui soutient, en son amour protecteur. »

La peur de commettre une erreur le quitta et il sentit la présence de Dieu toujours à ses côtés.

Marie-Blanche d'Ussel