Entretien avec le Père Bruno de Mas Latrie,
Le 25 mars 2019

 

Le père Bruno de Mas Latrie est vicaire - chargé des enfants et des jeunes - de la paroisse Saint Jean Baptiste de La Salle, à Paris 15ème. Il a été ordonné en juin 2016 pour le diocèse de Paris. Nous l’avons interrogé dans son premier « poste » qu’il occupe depuis trois ans

. Dans l’homélie de la première messe des jeunes ordonnés dans la maison de retraite des prêtres parisiens, au cours de laquelle vous les avez remerciés pour leur témoignage de fidélité de l’homme à Dieu, vous avez ajouté : « La vie sacerdotale est une réalité concrète qui se vit dans la quotidienneté à la suite du Christ qui n’a pas d’endroit où poser sa tête ». Qu’aimeriez- vous en dire aujourd’hui

On s’insère dans une histoire où des personnes nous ont précédés, « les anciens », qui ont vécu eux-mêmes la fidélité au quotidien. Les rencontrer, partager avec eux permet de voir ce qui a été fait, la fécondité de leur travail. Comme le dit Saint Paul, il y en a qui sèment et d’autres qui récoltent. Aujourd’hui je moissonne mais je sème aussi, sans voir les fruits du travail, mais tout se passe dans le secret des cœurs.

Dans cette fidélité, Il y a la confiance vis-à-vis de Dieu. Il y a cette phrase, dans la messe, après le Notre Père : « Rassurez-vous devant les épreuves en cette vie où nous espérons le bonheur que tu promets et l’avènement de Jésus-Christ, notre Sauveur ». Fidélité dans le présent et aussi dans le désir de travailler au Règne du Christ et à son avènement.

Nous ne sommes qu’un instrument de Dieu, un instrument de la Grâce.

Quand on prépare au mariage, on explique aux futurs mariés que la fidélité est un des piliers du mariage et nous invitons les futurs mariés à se redire leur « oui » tous les jours ; dans le sacerdoce, il en est de même vis-à-vis de Dieu, à plusieurs niveaux, « oui » de façon générale par rapport à sa vocation de prêtre, à cette fidélité sur le long terme, et « oui » dans les tâches quotidiennes, dans le don de soi vis-à-vis de la paroisse, des fidèles et des personnes dont on a la charge. Cette fidélité est importante et vitale.

Je me souviens d’une phrase que j’avais reçue le lendemain de mon ordination et qui m’a marqué : « Que tu puisses continuer à t’ancrer en Christ dans la fidélité quotidienne, une fois que tu seras redescendu de ton petit nuage ». Après trois ans, on est redescendu de son petit nuage ! Ce qui m’impressionne toujours, c’est la joie du sacerdoce. On ne la trouve pas dans les choses éphémères. C’est la joie du Christ, la joie d’être avec le Christ. Cela se déploie surtout dans l’émerveillement face à l’action de Dieu dans ma propre vie et dans celles des autres, l’émerveillement de voir comment Dieu travaille les cœurs avec douceur, avec patience, avec bienveillance.

 

. Dans cette même homélie, vous aviez dit que le sacerdoce ministériel se vivait dans la solitude, une solitude habitée par le Christ. Qu’en diriez-vous maintenant ?

Je suis toujours d’accord. La solitude est importante pour deux raisons, la première parce qu’elle est en lien avec le célibat, la deuxième pour apprendre à se retrouver avec le Christ. Il est toujours beau de contempler dans l’Évangile, le Christ se met souvent à l’écart pour prier.

Dans la prière, il s’offre au Père, en tant que Fils, et se met à l’écoute de la volonté du Père pour s’y accorder continuellement. D’où l’importance de la solitude pour le prêtre pout y vivre cette même disposition de cœur. C’est exactement la collecte de ce jour « Accorde-nous de nous former à la vie avec le Christ ». Et le seul moyen d’y arriver c’est d’apprendre à habiter avec Lui.

La prière est encore plus importante pour les prêtres diocésains. Pour les moines, ces moments sont prévus. Pour nous, prêtres diocésains, dans nos paroisses, il nous faut savoir les décider, à commencer par les temps quotidiens. Je vois par exemple les mercredis, où je suis avec le patronage de 7h30 à 19h, il faut que je décide à l’avance les moments où, comme le Christ, je me mets à l’écart pour prier pour mon sacerdoce, pour la mission qui m’est confiée. Ce sont des actes concrets par rapport à la solitude. Et le fait de vivre avec le Christ nous permet de nous donner véritablement à l’Eglise.

 

. Vous êtes en charge des enfants et adolescents, du catéchisme, du patronage, des scouts, mais aussi de tous ces jeunes qui ne viennent pas à la paroisse. Quel est le plus important à faire pour tous ces jeunes dans l’environnement actuel ?

J’ai la charge – aidé par toute une équipe pédagogique - des jeunes de 4 à 18 ans (patronage, scouts, catéchèse) soit 300 enfants/semaine qui font au moins une activité ! Les enfants de l’enseignement public sortent maintenant le mardi à 15h-15h30. Comme don Bosco, on va les chercher à la sortie des écoles pour les faire grandir, avec cette magnifique devise : « ici on joue, ici on prie ».

L’objectif, c’est de les aider à grandir dans la foi. Je repense à cette semaine à Rome avec les jeunes de seconde. Comme je le leur disais, on part tous avec une foi différente mais il faut, à la fin du pèlerinage, que tous aient grandi dans la foi, à leur rythme, y compris moi-même. Il en est de même dans l’éducation au patronage.

 

Il est vital, indispensable de leur faire découvrir et développer leur vie intérieure. Particulièrement dans la prière. Apprendre à se poser dans le silence. Beaucoup ont peur de la solitude. Ils sont tout seul chez eux, ils mettent les oreillettes, la musique à fond. Ils passent plus de temps sur leur téléphone à communiquer avec le monde virtuel qu’à demeurer avec les personnes qui les entourent. Apprendre à se centrer sur le Christ.

Enfin, l’autre point important, c’est de leur faire vivre entre eux la bienveillance ; voir le bien dans l’autre et vouloir le bien de l’autre et qu’ils puissent le vivre ensemble. Baden Powell disait qu’il y a, en chaque personne, 5% minimum de bien. A nous de le trouver en eux, de les aimer, de les faire grandir. Tout un cheminement à partir de ce qu’ils sont. En tant qu’éducateur, j’essaie de le vivre et de leur faire comprendre.

Et Les enfants des écoles publiques du quartier ?

Je suis l’aumônier adjoint des lycées publics du quartier. Mais il n’est pas toujours simple d’avoir un pied dans ce milieu, du fait de la laïcité, même si c’est une obligation de la loi française qu’il y ait un aumônier.

 

Il m’est difficile d’entrer dans ces lycées. Le seul moyen, c’est de compter sur les autres jeunes et les parents, sur le bouche-à-oreille. Nous les prêtres, nous ne sommes pas les seuls chargés de l’évangélisation. Il y a une co-responsabilité des laïcs et des clercs. C’est le souci de chacun d’évangéliser et il est toujours beau de voir un jeune ramener à l’aumônerie un de ses amis, même si ce dernier ne va pas forcément à la messe.

 

Le patronage n’est pas réservé aux catholiques On souhaite que ce soit un patronage ouvert dans le quartier d’abord, même si, actuellement, certains enfants viennent d’un peu plus loin parce que la ligne de métro est directe. Mais au patronage, la prière n’est pas une obligation mais elle est « incontournable » car elle fait partie du projet pédagogique. Ce n’est pas une option. Les parents le savent. Nous demandons seulement à l’enfant et aux parents d’être en accord avec les valeurs pédagogiques du patronage.

 

. Quel est le projet éducatif ?

Le point important, c’est de se mettre à leur hauteur, de les rejoindre là où ils en sont dans leurs préoccupations, chacun pris personnellement.

Ensuite, il faut qu’ici, ce soit leur maison, même s’il y a des règles. L’église, c’est la maison de tous. Qu’ils se sentent heureux et qu’ils se sentent chez eux.

Bien évidemment, il y a aussi l’apprentissage de la politesse, du respect de l’autre, de la vie commune. La prière fait partie de la vie commune. Et nous avons souhaité aussi mettre en place l’adoration pour les plus petits chaque jeudi. Il est Important d’éduquer les enfants à la foi, de leur faire comprendre ce qui se passe.

 

Le mercredi, pour les primaires, les animateurs sont recrutés. Pour les autres jours, ce sont des gens du quartier, des gens de toutes les générations, des lycéens jusqu’aux grands-mères. Si on veut que les enfants se sentent chez eux, que ce soit leur maison, il faut qu’ils aient l’occasion de les retrouver à la messe,

Enfin, une autre dimension pour les éduquer dans la foi, c’est le catéchisme, qui dure 1h1/2 dont ½ heure de chant, où je leur apprends les chants de la messe habituelle du dimanche. Ce qui fait que parfois, chez eux les parents sont aussi bercés par ces chants qu’ils ont appris !

 

Quel rôle joue votre famille dans votre vie de prêtre ?

Quand je suis en famille, je propose bien sûr la messe tous les jours. La famille, c’est le lieu d’une grande liberté, un lieu de ressourcement où l’on peut dire les joies et les difficultés, un lieu où l’on se permet de nous dire les choses : tu as l’air fatigué, tu cours toujours… J’ai la chance d’avoir un frère prêtre et une sœur bénédictine. C’est l’occasion de riches échanges, tout comme avec mon autre frère et mon autre sœur mariés, sur leur vie familiale.

Les amis ont un peu le même rôle. La prière des uns et des autres est importante aussi. Cela nous porte aussi. Il ne faut pas que les chrétiens oublient de prier pour les séminaristes, les vocations. Pendant le Carême, on a confié à chaque fille du patronage une religieuse de l’abbaye où est ma sœur pour laquelle prier, et aux garçons, un séminariste. C’est indispensable de prier pour les vocations. Depuis que j’ai sept ans, nous disions en famille la prière à Notre Dame du Sacerdoce.

Il faut prier pour que les prêtres puissent vivre leur fidélité au don reçu du sacerdoce, attaqué par la dérision, les tentations. Il faut prier pour que les prêtres soient des pasteurs selon le Cœur de Dieu. Si je suis selon le Cœur de Dieu, je ne crains aucun mal.

Faut-il avoir peur actuellement d’être prêtre ?

La première tentation, c’est la peur. C’est la tentation des apôtres de « la tempête apaisée ».

Comment entrer dans une confiance dans le Seigneur, qui n’est pas de l’aveuglement, ni du passéisme et surtout qui n’enlève pas la prudence. C’est-à-dire se donner les moyens nécessaires pour atteindre le but. Être, dans la vie concrète, encore plus ancré dans le Christ.

De même, surtout lorsque nous travaillons avec les jeunes, il est important d’avoir un

« juste rapprochement » ou une« juste distance ». Je ne suis pas leur copain. Tenir sa place de prêtre qui a le souci des âmes qui lui sont confiées et dont il devra rendre compte. L’autre point, c’est de travailler dans une équipe avec des animateurs, des catéchistes.... Ne pas être le seul référent.

Et aujourd’hui, face à tous les évènements que traverse l’Église, il est important de vivre ce travail que le Pape nous demande de faire, en étant attentif à ce qui ne va pas. Mais il ne faut pas oublier aussi l’émerveillement, voir ce qu’il y a de beau dans l’église, ce qu’il y a de vrai. La peur ne doit pas régner, mais plutôt la confiance dans le Christ.

       

Propos recueillis par Marie Blanche d’Ussel