Ces prêtres qui m’ont tant donné!

 

Quatre prêtres : un jeune jésuite pour l’enfance, un capucin pour l’adolescence suivi d’un cistercien pour la vie adulte et d’un humble diocésain pour le zénith et le soir de la vie. Le jeune jésuite sortait de l’épouvantable abandon de l’Algérie. Il avait tenu à accompagner les centaines de milliers de malheureux fuyant leur patrie. Il en avait gardé sur ses traits une gravité faite de bonté et de fermeté. Il voulait armer nos jeunes intelligences de la certitude de la fécondité de la Croix. Ce qui pour des enfants peut paraître un programme héroïque. Ceux-ci pourtant comprenaient immédiatement comment ils pouvaient s’associer au Christ en offrant la moindre de leurs épreuves pour la conversion des pécheurs. L’enfant adhère plus spontanément que l’adulte aux réalités spirituelles. Il suffit pour cela de lire la vie d’Anne de Guigné. Il nous avait donné St Tarcissus en exemple et nos cœurs en étaient bouleversés. Le capucin était rude, abrupt et sans affect. Isolé dans un minuscule réduit encastré dans les fondations de la basilique de Fourvière il avait sous son regard toute la ville des premiers martyrs de la Gaule. Sujet de sa constante méditation. Pour lui ceux-ci étaient la pierre angulaire de notre église de France. Il en exaltait les vertus héroïques et affirmait qu’aucune vie chrétienne ne pouvait faire l’économie de la croix. Il fallait armer son âme. Pour une sensibilité adolescente c’était roboratif. Aucune considération psychologique à l’égard de la sensibilité souvent onirique de l’adolescent ! Il rappelait les réalités concrètes de l’exigence de la foi. C’est un combat. Pas de place pour le rêve ni pour les considérations égocentriques propres à cet âge-là. L’aveu du péché et les moyens pour le dominer était son unique « travail ». Il attendait des actes précis pour prouver notre volonté de lutter contre celui-ci. Le cistercien était la délicatesse même, tout en finesse. Il s’adressait à notre intelligence qu’il fallait mettre en route pour adhérer aux vérités de l’Église. Il demandait de lire, d’étudier, de vérifier et de discipliner notre vie spirituelle. Lorsqu’on posait une question sur les choix à laquelle notre vie nous soumettait, il s’interdisait toute réponse sur les questions strictement temporelles, il nous renvoyait à notre conscience éclairée par la Foi. Il semble que si ses réponses nous déstabilisaient, elles nous renvoyaient à la souveraine liberté de notre jugement. Aujourd’hui, beaucoup cherchent des confortations spirituelles à des choix matériels. Le moine rappelait sa vocation d’homme dont tous les actes et les pensées sont à chaque heure orientés vers la vision de Dieu. Enfin le dernier était un prêtre diocésain. Prêtre pour faire aimer Dieu. Cette obsession de vous faire aimer le Christ était envahissante, parfois jusqu’à la maladresse. Celle-ci lui venait d’une fragilité psychologique, émotive dont il était intimement et douloureusement conscient. Cette infirmité était pourtant la source de son apostolat. La pointe de sa vocation était la confession. C’était sa joie. Il ne se réjouissait pas d’entendre la boue des âmes mais de nettoyer celle-ci aux grandes eaux de l’absolution. Réconcilier l’homme avec le Christ était la raison ultime de son sacerdoce. Dans son agonie, il demandait encore à ses visiteurs de se mettre à genoux pour leur donner, d’une voix à peine audible, le pardon du Seigneur. Il poursuivait avec ténacité le péché majeur : l’Orgueil. Ce vice s’insinue partout. De celui qui, naïvement veut occuper les places prestigieuses de la société médiatique ou politique à la dame caté qui veut imposer « sa façon de voir » à l’ensemble de la paroisse. L’orgueil dans la vie quotidienne, dans les pensées les plus cachées, au nom des bonnes causes ou pour les mauvaises. Il s’acharnait dessus car il pensait que laisser libre même dans sa forme mineure ce péché entrainait à la damnation plus sûrement que celles des innombrables faiblesses humaines. Il m’émut profondément quand, persuadé qu’il était de n’avoir reçu aucune qualité d’intelligence, je lui avais rétorqué sottement et spontanément : -Vous ne pouvez opposer aucune qualité humaine pour que la lumière de Dieu vous traverse. Je regrettais dans l’instant où je le disais d’avoir renforcé l’image d’inanité qu’il avait de lui-même.

Il m’avait répondu avec un immense sourire. -Tu le penses vraiment ? tu es bon de me dire cela.

L’humilité était pour lui la Grâce des grâces, il ne réalisait pas qu’il la vivait.

J’ai connu un très grand nombre de prêtres : des pères recteurs de mon collège, mon aumônier scout, le vieux curé de mon village, les oncles et les cousins, l’ami évêque, les témoins martyrs de l’Eglise de Pologne, de Chine ou du Vietnam, des missionnaires comme le Père Ceyrac dont je découvrirai très tardivement la dimension douloureusement mystique alors que jusque-là je n’avais perçu que le brillant acteur humanitaire à l’échelle du monde, les nombreux pères MEP (Missions étrangères de Paris

Tous n’avaient qu’un seul objectif : mener les âmes dont ils avaient la charge à Dieu. Cela m’avait frappé dans mon enfance, cela me bouleverse à la fin de ma vie.

Le curé d’Ars, pourtant si marial, osait affirmer : « La Ste Vierge, deux cent anges ne peuvent absoudre les péchés, elle ainsi que les anges ne peuvent faire descendre son divin fils dans l’hostie. Le prêtre si simple soit-il peut dire : « Vas je te pardonne » ! Que le prêtre est quelque chose de grand ! »

Il faut se souvenir de ce prêtre défroqué et clochard que Jean Paul II avait instantanément rétabli dans son sacerdoce en se confessant à lui. Un prêtre c’est immense.

Le scandale (au sens de l’évangile Mat.18.6) d’une minorité pervertie ne justifie pas la négation, voire la relativisation du caractère exceptionnel et mystique que l’Ordre a conféré à un homme. Appelé par Dieu il a été mis à part. Une considérable majorité (98%, voire plus) d’entre eux essaient dans l’humilité de leur silence de conduire nos âmes vers le Ciel. Nous devons aujourd’hui plus que jamais les aimer d’une amitié fidèle, juste et chaste.

Yves Meaudre, père de prêtre