Le Père Pierre Ceyrac s.j.

1914-2012

 

Une enfance heureuse

C’est dans une famille de notables corréziens que naît Pierre Ceyrac, quelques mois avant que son père, Paul, ne soit mobilisé en 1914, pour 4 longues années. Pierre garde, cependant, le souvenir d’une enfance protégée, d’une « joie perpétuelle » même si l’éducation des 6 enfants est assez stricte. La famille est pieuse ; elle a déjà donné 8 religieux sur les 12 frères et sœurs de Paul. En mai, parents et enfants montent tous les soirs à l’église pour le salut du Saint Sacrement et participent, en octobre, à la récitation du Rosaire, le vendredi.

Tous les Ceyrac passent par le collège jésuite de Sarlat. Pierre y entre à 13 ans. Le régime y est sévère et spartiate ; la visite des parents n’y est autorisée qu’une fois par mois pour quelques heures.

Après ses deux bacs, Pierre confirme son désir d’être prêtre. Pour s’assurer que son fils n’aura pas de regret, Paul l’emmène à Paris passer 8 jours, tous les deux seuls, séjour dont Pierre gardera un souvenir particulier. Sa décision est prise, il rejoint la compagnie de Jésus, à 17 ans, en 1931, pour être missionnaire en Inde comme l’oncle Charles – à cette époque, on ne rentre jamais – pour servir les plus pauvres.

 

Préparation

Après 6 ans de noviciat et d’études, le religieux jésuite Pierre Ceyrac est autorisé à rejoindre l’Inde en 1937. Il a 23 ans. Il pense partir pour toujours.

Il arrive à Madras (côte sud-est) pour faire partie de la mission de Maduré qui compte 311 jésuites dont 160 indiens, 450 000 convertis, 399 écoles primaires, 3 collèges-universités. Pierre rencontre enfin son oncle Charles parti, sans vocation missionnaire - par obéissance - suite aux lois françaises de 1905, interdisant l’enseignement aux religieux. Pierre dira de lui : «  il a vécu une plongée dans l’obscurité, une humiliation complète ». Il s’est offert, Indien parmi les Indiens.

A l’arrivée de Pierre Ceyrac, l’Inde compte 300 millions d’habitants, 400 dialectes. Tout est démesure. La richesse comme la pauvreté…

 

Une très longue formation

Une période difficile commence pour Pierre, l’apprentissage du Tamoul avec les enfants d’un tout petit village, du sanskrit, des religions d’Inde pendant plus de 3 ans sans jamais quitter son lieu d’étude, au climat difficile mais il s’agit de « s’assimiler par amour »

En 1940, Churchill s’oppose à ce que les missionnaires d’Inde rejoignent Saïgon, comme les y oblige la mobilisation décrétée en 1939 par l’Angleterre. Ils restent finalement en Inde, regroupés dans des camps. C’est en 1944 que Pierre rejoint une petite ville du Sikkim (nord de l’Inde) avec 200 autres jésuites de toutes nationalités pour finir ses études. Le moral va mieux. Un an plus tard, à 31 ans, après 15 années d’études, dont 9 en Inde, Pierre est enfin ordonné prêtre.

 

Aumônier

Après son ordination, le Père Pierre Ceyrac est nommé aumônier au collège Saint Joseph de Tiruchipalli. Il aura l’occasion de passer une journée avec Gandhi qu’il admire mais regrette que, tout en combattant l’intouchabilité, il n’ait jamais renié le système des castes en Inde. Gandhi est assassiné en 1948.

Nehru est devenu premier ministre en 1947. Formé en Angleterre, très anti-colonialiste, il va propulser le pays dans la modernité. L’Inde compte maintenant 400 millions d’habitants dont 90 millions de musulmans.

Le pays a subi des épreuves terribles comme la famine de 1943-44 qui a fait 3,4 millions de morts au Bengale. Pour lutter contre la misère, Nehru va lancer un vaste programme d’industrialisation et d’aménagement rural calqué sur les plans quinquennaux russes. Pierre Ceyrac admire Nehru pour son « sens incroyable des pauvres », mais s’oppose à sa propagande pour le contrôle des naissances, signe pour lui de « l’influence matérialiste ».

 

Aumônier des étudiants indiens

Aussitôt nommé aumônier général des étudiants de l’Inde (AICUF), en 1955, par l’assemblée des évêques du pays, le P. Ceyrac convoque un congrès national pour les étudiants. Aidé du père Paul de la Guérivière, après 10 années sédentaires, il parcourt le pays, inlassablement, en train, moto ou voiture. Son effort donne du fruit puisqu’il rassemble 3000 « congressistes », là où il y en avait 300 habituellement.

« Il s’immerge, s’enracine, vit l’Inde » écrit Jérôme Cordelier qui l’a interviewé. Il apprend à toucher la pauvreté, notamment celle des intouchables, les dalits.

En 15 ans, il va tisser un véritable réseau entre les étudiants des 86 universités du pays.

 

Communisme 

Dans les années cinquante, la menace communiste est forte en Inde. Nehru est proche de la Russie. D’ailleurs, les communistes prennent le pouvoir dans les états du Bengale et du Kerala. Le Père Ceyrac se bat contre « l’abstraction du communisme », soutient les étudiants de Budapest en 56, les grèves des étudiants contre le gouvernement communiste du Kerala. Ce qu’il cherche c’est à sauver l’homme quel qu’il soit, car chacun porte le visage de Dieu. Il regrette le manque de sobriété de l’Eglise indienne et la faiblesse de son combat contre l’injustice du système des castes. Dans certains villages, il y a une église pour les hautes castes, et une autre pour les basses castes. Si la majorité des Chrétiens sont des dalits, des Intouchables, les prêtres et les religieux viennent d’autres castes.

 

Le temps des échanges

Dès 1957, le Père Ceyrac a proposé aux étudiants indiens de participer à des chantiers de travail pour sortir les plus pauvres de leur misère. Des étudiants volontaires vont construire, dans les années qui suivent, des maisons, des dispensaires, des hôpitaux, des routes… Il veut aussi lutter contre le « communalisme » et contre l’influence des camps de jeunesse communiste. Le P. Ceyrac souhaite que les générations qui portent les espoirs de l’Inde servent d’abord leur peuple pour que les injustices disparaissent. Il veut faire sentir, aux étudiants - en vivant avec ceux qu’ils aident, le temps des chantiers - la pauvreté et la faim, pour qu’ils comprennent de l’intérieur et soient ainsi poussés à agir.

A partir de la fin des années cinquante, Pierre Ceyrac commence à faire des allers-retours en France pour récolter des fonds ; il pousse aussi de jeunes étudiants français à venir se joindre aux chantiers, l’été. Puis en 1964, il prend la route des autres continents pour convaincre les jeunes indiens expatriés de rejoindre leur pays.

 

Aider au développement rural

En 1967, le P. Ceyrac est relevé de ses fonctions à sa demande. Il a 53 ans et veut faire autre chose. Très marqué par la grande famine de 1967, il projette d’aider, au développement de l’Inde profonde. C’est ainsi qu’il achète pour presque rien (grâce aux dons) 40 hectares au Tamil Nadu, là où le sol dur s’effrite, la chaleur est accablante, les famines récurrentes. Avec des bénévoles, il creuse des puits un peu partout pour irriguer. On plante des arbres fruitiers, des cocotiers. Peu à peu les gens viennent s’installer autour de cette terre-pilote gérée pour le bien de ceux qui s’en occupent. Dans les années soixante-dix, de nouvelles activités y verront le jour. L’opération « Mille puits » lancée par Thanappan, un jeune indien dont le Père Ceyrac a payé les études, donnera de l’eau à 50 000 personnes par puits, sachant que celui-ci sera toujours construit sur un terrain communautaire et non pour une caste.

Le Jésuite est de plus en plus connu en Inde. On lui demande des conseils, son aide.

 

Quelle source ?

Le P. Ceyrac est habité par l’amour de la vie. Il avoue n’avoir jamais de visions, d’extases, mais précise-t-il, « J’ai l’impression d’être très proche de Lui dans les pauvres que je rencontre ; un lépreux pour moi, représente la Sainte Face » ; Il faut comprendre que le secret de nos vies, c’est Jésus-Christ » ajoute-t-il, «  Est-ce que j’aime Dieu ? Je ne sais pas…Mais je vois celui qui est à son image : l’homme. Je sais que Dieu m’aime puisque Jésus est venu me le dire. Il est mort pour que cet amour m’atteigne…Cet amour de Dieu, je le répercute à angle droit sur mon voisin ».

Le Père Ceyrac prie deux à trois heures par jour. Il dit sa messe tous les jours et son bréviaire ne le quitte jamais. La prière est le socle de sa vie. Sans la prière, il deviendrait fou. Il a besoin de silence et fait sienne la phrase «  Tout mon exercice est d’aimer » : « C’est si simple et pourtant si long à apprendre… Tout est signe de Lui et tout est grâce. Pourquoi me tracasser…Les pauvres, ce sont les faces diverses de la Passion du Christ dans le monde ». Il faut « être porteur d’Espérance ».

 

Toujours en mouvement

Il devient volontaire de la Caritas indienne, d’abord auprès des réfugiés de Calcutta, qui fuient la guerre au Pakistan Oriental en 1970. Le choléra décime les populations réfugiées. C’est là qu’il rencontre mère Térésa. Pour eux deux, le message chrétien passe par l’homme, « Nous apportons aux Indiens le sens de l’homme…». Puis ce sont les 88 000 morts du cyclone de 1977, ou encore l’incendie de 150 maisons et l’assassinat de 15 personnes, tous des dalits, dans la ville de Villupuram, dans le but de les repousser en périphérie de la ville !

 

L’horreur

En 1980, le provincial jésuite d’Inde lui demande s’il serait prêt à partir aider à la frontière de la Thaïlande dans un camp de réfugiés cambodgiens. La Thaïlande s’est tournée vers l’Inde plus à même de savoir gérer les grandes catastrophes. Pierre Ceyrac hésite au vu de ses 66 ans. Après avoir pris conseil et fait un check-up médical, il part.

Le camp de transit de Phanat Nikhom ressemble à un camp de prisonniers avec ses barbelés, ses miradors, ses mitrailleuses, ses baraques délabrées. 20 000 réfugiés, essentiellement des femmes et des enfants, s’y entassent dans des conditions déplorables. Le khmers rouges ont massacré 2 millions des leurs entre 1975 et 1979 ; ils sont maintenant remplacés par les Vietnamiens - soutenus par les Russes – qui ont pris le contrôle des 4/5 ème du pays.

Il fait 40° le jour, 15° la nuit dans le camp, il n’y a pas d’électricité partout, la nourriture insuffisante, sans compter les traffics multiples, la violence, surtout la nuit. Contrôlé par les autorités thaîlandaises, les étrangers sont tenus à distance. Les réfugiés cherchent à rejoindre les pays qui ont promis de les accueillir, comme la France…

Le P. Ceyrac a en charge, avec un jésuite américain, John Bingham, une équipe de douze volontaires. Ils créent un cours de français et un d’anglais. Dans ce camp où la douleur est muette, il est saisi :« Je crois qu’il n’y a rien de comparable à la détresse d’un réfugié, dira-t-il plus tard. Ce sont des gens déracinés, déchirés et rejetés à la manière des arbres qu’on déracine ou qu’on disloque. Les réfugiés croient qu’enfin ils sont sortis de l’enfer et, en fait, la détresse opiniâtre continue dans les camps et les poursuit souvent dans les pays d’accueil ».

 

Rester

6 mois plus tard, la mission officielle est achevée, l’équipe dissoute. Les 2 jésuites ne peuvent se résoudre à quitter. Ils partent à Rome demander l’autorisation, au Supérieur général, de rester. C’est oui.

Ils rejoignent la base arrière de Aranyaprathet où résident les diplomates, les espions et les humanitaires qui interviennent dans les camps de réfugiés situés à 60 kms de là, à la frontière thaïlando-cambodgienne. Aucun civil n’a le droit de résider dans le camp même, la nuit. Chaque matin et chaque soir, le Père Ceyrac parcourt les 60 kms à bord d’un pick-up qu’il remplit de nourriture, bonbons, cigarettes, produits de toilette, magazines puis ce seront aussi des lettres et de l’argent. Cigarettes et magazines servent à éviter la fouille des militaires.

Le P. Ceyrac et le P. Bingham sont chargés du service social d’un des camps. La nourriture manque, la chaleur est accablante, les handicapés liés aux mines anti-personnelles de la forêt voisine sont nombreux (40 par mois). Les deux Jésuites, veulent partager la vie des réfugiés. Ils refusent de partir quand sonne l’alerte annonçant un bombardement imminent. « Tous les volontaires qui ne sont pas médicaux quittent le camp » en une colonne d’une centaine de voitures précédées et suivies d’auto-mitrailleuses, laissant les réfugiés seuls dans les fossés de fortune qu’ils ont creusés.

En 1982, Les autorités thaïlandaises précise que, faute de départs vers les pays d’accueil, les réfugiés seront repoussés au-delà de la frontière, le 31 décembre. En 1979, la même menace avait fait 30 000 morts. Le lendemain, Le P. Ceyrac part pour Paris ; La France informe la Thaïlande le 31 décembre, qu’elle accueillera 5600 réfugiés sur 3 ans.

 

Des gestes de vie

Le P. Ceyrac cherche sans cesse à améliorer la vie des réfugiés. Dans le climat de violence, de vols, de viols des femmes par les soldats thaïs, postés tous les 10 mètres, le moindre geste est un acte de vie. Le Dr Deloche est fasciné par la force que dégage le P. Ceyrac qui ressemble à un arbre sec. Il agit, au nom de l’homme, avec un pragmatisme forcené pour réparer l’injustice du monde, pense-t-il. Il décrypte le message du prêtre : « …Chacun a le droit d’être un homme debout. Il faut agir dans ce sens. Tout le reste n’est que paroles ». Les 2 jésuites vont rester dans un camp de 300 000 réfugiés près de la frontière cambodgienne, pendant 7 ans. Ils y développent l’enseignement. A plus de 70 ans, le P. Ceyrac continue de faire 160 kms aller-retour, tous les jours.

En 1992, remis d’un grave accident de voiture, il s’attache à aider, plus particulièrement, les réfugiés « rejetés » que sont les Vietnamiens parqués dans un coin du camp ; des femmes des « boat people » et des « land people ». Ils sont méprisés par les Khmers.

Pendant toutes ces années, le Père Ceyrac célèbrera la messe dans la chapelle en bambou qu’il a installée au centre du camp. Il y organise des cérémonies intereligieuses.

 

Le Retour

Enfin, les derniers réfugiés regagnent Phnom Penh, en mars 1993 et le père Ceyrac, Madras. Il a 79 ans. Le retour est difficile. Il se sent perdu, est dépressif. Il regagne la ferme-pilote où il se sent chez lui. Le Dr Deloche vient le chercher pour convaincre le Prince Sihanouk d’autoriser la construction d’un hôpital au Cambodge ; il sera inauguré en 2001.

Le Supérieur jésuite refuse de l’envoyer à Sarajevo, en Zambie à cause de son âge. Il s’ennuie. Un jour, abordé par un jeune indien, Kalei (né en prison, élevé en orphelinat), qui lui demande de l’aide pour nourrir les 38 orphelins qu’il a recueillis, le Père Ceyrac décide de l’aider. Des cours sont organisés pendant la journée pour les orphelins qui sont confiés ensuite à des veuves qui les logent chez elles.

Le P. Ceyrac aidera aussi le P. Anthony Raj, devenu le porte-paroles des dalits du sud, qui veut créer un centre pour aider les Intouchables à avoir les moyens d’une promotion sociale, par l’étude, ainsi qu’une maison médicale financée.

Sur le terrain de la ferme-pilote –Manamadurai –Thanappan, avec son aide, installe une maison pour enfants atteints de polio en plus d’une maison pour les lépreux. C’est une grande joie pour le vieux jésuite d’être au contact de ces enfants. L’important : « on part, et on verra bien…Nous sommes faits pour sortir de chez nous tout le temps.» 

Il accomplit une dernière promesse, alors qu’il est déjà atteint d’un cancer à l’oreille , accompagner le Dr Deloche à Kaboul pour la pose de la première pierre d’un hôpital, en Afghanistan. Puis il rentre en Inde.

« Il faut regarder la beauté du monde ». Il s’éteint le 30 mai 2012, à 98 ans.

 

Marie-Blanche d’Ussel

Source: Jérôme Cordelier, Une vie pour les autres

Saint Jean de Néponucène

patron des prêtres du monde entier

Jean de Néponucène, fils de berger, nait en 1353 à Nepomuk en Tchéquie , en 1373,il est ordonné prêtre et entra dans la chancellerie archiépiscopale. En 1393,il devient le vicaire général de l'archevêque Jan z Jenštejna

Il entre rapidement en conflit avec le roi Venceslas IV de Bohême, devenu empereur sous le nom de Venceslas Ier , qui interdit à l'abbaye de Kladruby d'élire un nouvel abbé voulant faire de l'église abbatiale une cathédrale afin d'en donner le siège à l'un de ses favoris. Jean Népomucène s'y oppose vivement det le fait jeter en prison. Après avoir été torturé par le feu, Jean Népomucène fut jeté dans la Vltava.

Selon la Chronica regum Romanorum , Jean était le confesseur de la reine née Sophie de Bavière (1376-1425) qui devient la femme de Wenceslas IV en 1389. Jean avait critiqué le roi et refusé de trahir les confessions de la reine, que Wenceslas soupçonnait d'adultère. Il fut torturé et jeté dans la Vltava (Moldau), en 1393 ; la légende raconte qu'à l'endroit où la rivière rendit le corps du saint, est miraculeusement apparue dans le ciel une couronne à cinq étoiles.

Jean Népomucène fut béatifié en 1721, puis canonisé par le pape Benoît, comme martyr du secret de la confession. Il est souvent représenté souvent avec un doigt devant la bouche car il est le patron des confesseurs, des prêtres, et protecteur de la confession et de la discrétion.

Le Père Jean-Édouard Lamy

 

Jean-Edouard Lamy naît en 1853 en Haute-Marne. Il est élevé dans une famille simple et une région à la foi ardente. Les familles nourrissent les enfants des familles pauvres qui frappent à la porte et donne souvent à leur curé de quoi manger et le vin de messe. Jean-Edouard travaille douze heures par jour entre les besoins de la ferme et l’école. On le surnomme « le garçon au chapelet » lui qui montre une dévotion particulière envers Marie dont il berce une petite statue alors qu’il a trois ans.

 

Apparitions

A 10 ans, avec une petite fille du village, ils voient un agneau, debout, qui illumine toute la montagne. A 11 ans, c’est Marie qui lui apparaît au-dessus d’un arbre : « Elle était là en haut. A la fin des litanies, elle a disparu. Si ça ne lui fait rien d’être là-haut… ». Il aura d’autres apparitions de Marie et des anges, en particulier. Le dialogue est simple.

 

Être prêtre

Jean-Edouard veut devenir prêtre depuis sa première communion. Malheureusement, quand il a dix-sept ans, un incendie ravage la maison familiale et détruit tout, y compris les économies de ses parents pour le séminaire. Il accepte, après un service militaire de 4 ans, d’aider ses parents qui ont besoin de lui pendant un an. Ensuite, ne pouvant entrer au séminaire faute de moyens, il devient oblat de St François de Sales à Troyes. On lui promet qu’après quinze ans de service, il pourra devenir prêtre !

 

Un décision audacieuse

A Troyes, Jean-Edouars est chargé d’un patronage que plusieurs prêtres n’ont pu redresser jusque-là ; Rien ne va. Il n’y a plus de foi dans l’éducation de ces enfants des rues. Il prend la décision difficile de les renvoyer tous du patronage ; ils sont plusieurs centaines. Il n’en garde que six qu’il va former pendant deux ans ! Avec eux, il accueillera de nouveau les enfants et les jeunes des rues ; ça va marcher, très bien même. Sa méthode, c’est celle de Dom Bosco, l’apostolat par la confiance.

Il va créer de très nombreuses activités, du sport à la pièce de théâtre…. Il est exigeant, assez sévère même avec ces enfants mais sa tendresse pour eux est immense. Il n’hésite pas à aller devant les tribunaux pour les récupérer. Il ne laisse pas de côté leur foi, elle est au centre. Prière, catéchisme.

 

Être prêtre

Très pris, il ne peut étudier, que la nuit, et il ne suit que deux cours pour préparer son ordination. Inquiet, il se confie à notre Dame de l’Espérance. Cette fois, c’est St Joseph qui lui apparait pour le conforter : « Soyez prêtre. Devenez un bon prêtre ».

Il est enfin ordonné, à 33 ans, en 1886. Il peut enfin baptiser et confesser, célèbrer l’Eucharistie et donner la communion. « Il faut s’intéresser à leur âme » disait-il. Il leur donnait des crucifix. Dès qu’on le demande pour un sacrement, il y va immédiatement. Il est entièrement disponible pour ces enfants. De ces 500 enfants et jeunes, 32 deviendront prêtres.

 

Initiatives très concrètes

Le prêtre, comme l’oblat avant, va offrir à tous ces jeunes, du sport, des jeux, de la musique, des pièces de théâtre, une nouvelle tous les mois ! Il met aussi à leur service, d’autres savoir-faire bien utiles à des enfants de la rue : Il coud depuis son enfance et raccommode donc chaussures et vêtements ; il sait aussi faire la cuisine. Bref, disait-on, il sait tout faire !

A Saint-Ouen, plus tard, il va créer le « Vestiaire de l’Enfant-Jésus ». Il exigera des pieds propres aux enfants avant de donner des chaussures. L’annonce de l’Évangile est toujours accompagné d’une charité très concrète chez lui.

 

Nouveaux ministères

Épuisé, Il doit quitter Troyes en 1892 et se reposer avant de rejoindre Saint-Ouen et ses chiffonniers. Il reprend les visites, les baptêmes et les confessions, crée un patronage. Il n’hésite pas à interpeller les gens « Vous n’avez pas oublié votre maman du ciel ?  - elle se fout bien de nous ! répondent-ils - Non, elle ne se fout de personne ». C’est là qu’il ouvre un vestiaire, « le Vestiaire de l’Enfant-Jésus ».

Les premières communions passent de cent à quatre cents.

En 1900, il est envoyé à La Courneuve. Partout où il passe, la foi des paroissiens augmente.

 

Une bien étrange apparition

Depuis le 8 septembre 1883, date à laquelle il a été guéri miraculeusement d’un eczéma à Gray, à 45 kms de là en Haute Saône, le P. Lamy vient en pèlerinage et célèbre la messe. Ce 9 septembre 1909, alors qu’il est déjà à l’autel, la Vierge lui apparaît dans sa gloire puis Satan apparaît aussi. La Vierge s’en étonne : « C’est vous ? », Satan - « avec la permission du Père céleste », la Vierge - « soit ». Elle annonce : « Je suis la Mère de Dieu ». Le père Lamy, impressionné, reprend la messe, récite le Credo, se trompe, la Vierge le corrige. Elle insiste aussi pour que l’on demande davantage « Il y a abondance, surabondance pour donner ». Elle lui annonce la guerre de 1914. Elle lui demande d’organiser le pèlerinage à Notre Dame des Bois (près de chez lui) et de fonder une congrégation.

 

Le Père Lamy avertira plusieurs fois les paroissiens de la guerre. Pendant celle-ci, il sera très actif, il ira jusqu’à confesser 12 heures d’affilée, dont beaucoup de prêtres. Il est souvent tourmenté par le démon qui lui dit : « cessez de prier et je cesserai de vous tourmenter ». Le père Lamy dira du démon « C’est l’ennemi déclaré du chapelet ».

 

Jacques Maritain, qui l’a bien connu, dira de lui « Qui a fréquenté, du temps de Mr Lamy, l’ancien presbytère de La Courneuve a une idée du dénuement évangélique, une idée aussi des vertus du pasteur qui ne vit que pour son troupeau. Il était là… L’Evangile nous avertit d’être attentifs à ces vies cachées que l’amour anime : une énergie surnaturelle illuminée par la charité habitait ce pauvre prêtre ».

Epuisé, il fonde encore la congrégation des Serviteurs de Jésus et de Marie mais qu’il sera obligé d’arrêter assez. Il meurt en 1931 à 78 ans. La Congrégation, qu’il a créée, est de nouveau active.

 

Marie-Blanche d’Ussel

 

Sources : site internet : les Serviteurs de Jésus et de Marie et la conférence audio du P. Zanotti-Sorkine sur lui.

Le livre des Merveilles (jubilé an 2000)  

Le Père Lamy et Marie

 

■ Ancré dans la prière

La jeune sœur du Père Lamy atteste n’avoir jamais vu son frère, la nuit, qu’agenouillé devant une statue de Marie Immaculée, malgré le dur travail de la journée (elle a partagé sa chambre jusqu’à douze ans). Pendant qu’Edouard garde les 2 vaches, il fait de petites chapelles en argile et des processions en récitant les litanies de Marie. C’est lors de l’une d’elle que la « Très Sainte Vierge » lui apparaît pour la première fois ; il a onze ans.

Lorsqu’il reprend le patronage de Troyes, il insiste : « La prière, et la prière des enfants, doit être la base de tout ». La Vierge lui dira « Quand on médite la Passion, je donne presque autant qu’aux Saints qui sont dans le Ciel ! »

■ Une relation simple et même familière

Pour le Père Lamy, la Vierge Marie est d’abord une mère aimante, protectrice. Il répète souvent aussi « La Sainte Vierge est simple ». Elle est un guide dont il demande et suit les avis avec détermination parce que Sa volonté est conforme à celle de Dieu.

A propos du patronage, « Elle m’inspirait pour les jeunes gens, les enfants ; Je voyais en un instant ce qu’il fallait. ». Pour l’argent qu’il n’avait jamais, « Combien de fois Elle m’est venue en aide ».

Avant la visite d’un malade, Elle lui disait : « Vous direz ça et ça » », il le faisait.

 

L’humilité

Le Père Lamy L’entend dire ce même 9 novembre 1909 : « « Il (le P. Lamy) voudrait bien que je le guérisse, mais je ne le guérirai pas. ça le maintiendra dans l’humilité ». Une opération de la cataracte le guérira d’une quasi-cécité mais seulement trois ans plus tard. 

Puis la Sainte Vierge s’adresse au P. Lamy « Pendant que je suis sur la terre, demandez-moi tout ce que vous voudrez, je vous l’accorderai » : « - Lucifer : et s’il vous demandait la science infuse ? – la Sainte Vierge : je peux la lui accorder, mais il ne la demande pas - s’il vous demandait les richesses, les honneurs ? - Il ne les demande pas. - le don des miracles ? - Il ne le demande pas. - Le P. Lamy : - Sainte Mère de Dieu, priez pour moi maintenant et à l’heure de la mort » - Lucifer au P. Lamy : - Pourquoi, mon Père, n’avez-vous pas demandé les grâces utiles à la conversion de beaucoup d’âmes ? - C’est une grâce qu’Elle m’accordait personnellement…  Les richesses, je savais bien qu’elle ne me laisserait jamais sans pain ».

Dans la vie du P. Lamy, Marie intervient jusque dans les petites choses du quotidien. Ne lui a-t-Elle pas montré comment faire des bougies, avec les restes d’autres bougies, qui ne soient pas molles ! « Elle veille sur nous, Elle nous protège et Elle nous défend ». Sa dévotion à Marie transparait dans ce qu’il dit : « Quel serait ce bas monde si on laissait faire la Très Sainte Vierge ? Si nous ne mettions pas d’obstacles à ses bontés ?... Pour ceux qui s’abandonnent à elle, elle a toutes les prévenances… ».

■ Première grande vision à Gray (Haute-Saône)

Depuis qu’il a été miraculeusement guéri, en 1883, d’un eczéma sanguinolant grâce à Marie qu’il a priée dans l’église de Gray (Haute Saône), le père Lamy vient tous les ans rendre grâce.

Le 9 novembre 1909, alors qu’il est à l’autel pour la messe, la Sainte Vierge lui apparaît, dans sa Gloire. On se rappelle le dialogue de Marie avec Satan apparu presqu’en même temps : « - C’est vous, dit-elle, - avec la permission du Père, précise-t-il - soit, puis comme si elle l’interrogeait – Vous savez comment on obéit au père ? Il n’a rien répondu ».

Concernant la guerre de 1914. « …il y aura environ 5 millions de tués, mais – en se tournant vers Lucifer – j’en sauverai beaucoup malgré vous, - ».

Elle lui montre une vieille masure, toute simple, dans un bois qu’il reconnaît et lui demande d’y créer un pèlerinage. Elle lui demande aussi de fonder une nouvelle congrégation (elle sera de spiritualité salésienne).

En 1911, Le Père Lamy consacre à Marie sa paroisse, sa famille, tous les prêtres, « les vocations sacerdotales et religieuses que vous aimez protéger ».

■ Deuxième grande vision : la protection mais aussi l’exigence

Le père Lamy a une nouvelle apparition de le 18 mai 1912.

« La sainte Vierge, qui veille sur moi, est si bonne et si attentive ! Mais Elle ne laisse point passer la moindre chose… ». Il raconte qu’il nettoyait l’église ce 18 mai : « J’étais à quatre pattes.... La Très Sainte Vierge était là, au milieu des saints et moi dans cette belle position…. Pour enlever le tablier, je tirais sur les cordons, et plus je tirais, plus je serrais. Il y a une espèce d’attraction quand Elle est là. ». La Sainte Vierge dit en souriant aux anges qui l’accompagnent : « il a l’humilité un peu farouche ».

 

Miracle eucharistique

 

Le 15 mars 1918, le Père Lamy, renonce à laver les carreaux de son église sur le conseil d’un ange : « c’est inutile ». Il se rend à Paris et échappe ainsi à l’explosion qui retentit à La Courneuve cet après-midi-là. L’explosion fait 900 blessés auprès desquels le P. Lamy porte assistance pendant des heures, au milieu des fumées toxiques. Les vitres de l’église sont cassées et l’intérieur très touché. Le tabernacle git par terre mais le ciboire - qui repose sur le corporal - reste en l’air, sans aucun appui.

Il ajoute : « La Sainte Vierge, elle n’est pas lésineuse mais Elle aime bien que les choses soient bien faites… », «  Elle est venue à la Courneuve. Les bonnes femmes..., elles bavardaient et le travail ne se faisait pas…, les vases n’étaient pas propres et l’eau était sale.... Ce jour-là, je n’ai pas surveillé. Quand Elle a été là, j’ai vu les vases, et j’ai vu clair dans le fond des vases… Elle ne se plaint pas mais Elle montre du regard ce qu’elle regarde… 

■ Prier la Sainte Vierge

Le Père Lamy explique que : « la Sainte Vierge aime la simplicité. Je reçois des lettres avec des primo, secundo…Elle n’aime pas ces mécaniques. Pour moi, je mets tout dans le sac. Je ne démêle pas…, Elle sait. Elle accepte les prières, même si les rosaires sont déconnectés des Mystères ». Et elle ajoute : « Ils me font travailler la matière ! » Elle préfèrerait qu’on lui demande le miracle des âmes».

« Elle sait attirer la miséricorde de Dieu sur presque rien. Ce qui importe, c’est de prier. La Sainte Vierge offre nos prières à Dieu. Elle les embellit. ... Elle s’emploie perpétuellement à diminuer nos faiblesses devant la face de Dieu… Elle aime qu’on la prie avec confiance et qu’on La laisse faire à Sa manière ». « A propos des faveurs non obtenues, «… ma volonté est adéquate à celle de Dieu ».

« Par Elle, il faut être cœur à cœur avec le Sauveur, penser en Lui, agir par Lui. Ayez donc un amour de reconnaissance, un amour filial… »

■ Notre Dame des Bois

Le 20 avril 1914, trois mois avant la guerre, le P. Lamy commence à monte vers la masure choisie par Marie comme sanctuaire de pèlerinage. Il a, dans les bras, la petite statue que la Sainte Vierge lui a fait acheter (lui-même la trouvait « bien laide »). Il a alors la vision d’une procession des saints des villages avoisinants (dont ses parents). Une fois de plus, la précision de la description des vêtements impressionne. « Ils ne touchaient pas terre et passaient à travers les branches. La Très Sainte Vierge pénétrait les saints mais les saints avaient chacun leur gloire particulière… ». Elle y a dispensé beaucoup de grâces Il y a une espèce d’attraction quand Elle est là. ».

■ A propos du démon

« Elle fait voir Satan dans sa souffrance : c’est pour lui enlever tout autorité…La Très Sainte Vierge le domine mais il est là. (…) Quel mépris il a pour ceux qui succombent à ses tentations… Il a la haine du prêtre. ». « On ne lutte pas avec Satan ! … On lutte avec Satan avec la prière… avec les armes divines ».

« Quand une âme a cessé de prier, je la considère comme mienne », dit-il. « Cessez de prier et je cesserai de vous tourmenter », dit Satan au P. Lamy

Et à Marie, il dira « vous m’avez toujours combattu, toujours vaincu » lui dira Lucifer. La Vierge avec tristesse « Ce n’est pas sans déchets ».

 

Marie-Blanche d’Ussel

 

Source : Paul Biver, Apôtre et mystique, le Père Lamy, Ed. du serviteur

Les citations proviennent de la retranscription scrupuleuse des paroles du P. Lamy par Paul Biver qui a été un ami très proche.

JUAN DE ZUMARRAGA

premier Évêque de Mexico

« Je suis la Toute-Vierge à jamais Sancta Maria… Rends-toi à Mexico au palais de l’Evêque… pour lui faire connaître mon grand désir d’avoir ici une maison, un temple dans la plaine… fais tout ce qu’il t’est possible de faire »

Ces paroles ont été prononcées par Notre-Dame de Guadalupe le 9 décembre 1531 sur le Mont Tepeyac près de Mexico. Sancta Maria a choisi l’Indien Juan-Diego pour porter son message d’amour. Or le destinataire en était Juan de Zumárraga, premier Évêque de Mexico ayant le titre de Protecteur des Indiens. La Vierge lui adresse sa requête, « Mon grand désir d’avoir ici une maison, un temple dans la plaine… [pour] écouter leurs plaintes, soigner leurs misères, leurs peines, leurs douleurs…»

UN PEUPLE TRAUMATISÉ

La grande Mexico-Tenochtitlán avait été le siège d’une véritable conflagration dix ans auparavant durant la conquête espagnole menée par Cortès. Une moitié des centaines de milliers d’habitants indigènes était morte au combat ou victimes d’épidémies. Peuple guerrier, fier et invaincu depuis deux siècles les Aztèques devenaient les vassaux du roi d’Espagne. Naguère peuple élu du dieu soleil, ils se voyaient maintenant reprocher avec acrimonie la monstruosité des sacrifices humains censés alimenter l’astre du jour. Leur mission cosmique et leur histoire glorieuse n’étaient que fables. Temples et statues renversés, rites grandioses abolis, une civilisation séculaire incarnant l’harmonie céleste sombrait dans un paroxysme de brutalité tandis qu’au firmament les astres poursuivaient leur course dans une glaciale indifférence.

PREMIÈRE ÉVANGÉLISATION

Après l’éviction de Cortès, le gouvernement de la « 1ère Audience » réunissant des aventuriers sans scrupules, n’avait fait qu’accentuer la blessure profonde des peuples indigènes. Beaucoup de nouveaux venus affluaient d’Espagne assoiffés d’or et de pouvoir, avec un mépris des autochtones pouvant aller jusqu’à les réduire en esclavage. Pour les Indiens, ces scandales contrastaient avec les exemples édifiants des premiers religieux ayant répondu à l’appel de Cortès. Ces moines étaient animés de la passion missionnaire de la « conquête évangélisatrice » prônée dans la bulle papale Pastoris Aeterni de 1472, et souhaitée par la Couronne espagnole. Pour annoncer la vraie foi en Jésus-Christ, il leur fallait pourchasser impitoyablement les idolâtries et pratiques sataniques. Les conversions étaient rares parmi les Indiens en raison du traumatisme et des contre-témoignages de chrétiens. En 1531, on ne comptait qu’une quarantaine de convertis indigènes parmi lesquels Cuauhtlatoatzin baptisé sous le nom de Juan-Diego en 1525.

LES MISSIONNAIRES

Le défi était gigantesque pour cette poignée de franciscains rejoints par quelques dominicains : ils n’étaient pas plus de quarante en 1531 pour un territoire immense. Ces premiers frères humbles, pauvres et austères se présentaient déchaussés aux caciques indiens, rejoignant la mentalité indigène dans sa haute exigence morale. Ce sont les colonnes de l’Eglise du Nouveau-Monde : Toribio de Benavente dit « Motolinia » (« le Pauvre » en nahuatl), Andres de Olmos, Bernardino de Sahagún, Vasco de Quiroga, plus tard Diego Durán, Gerónimo de Mendieta, et tant d’autres. Ils apprirent à parler le nahuatl pour mieux servir la mission, ils recueillirent auprès des Anciens les récits culturels qu’ils firent mettre par écrit en alphabet latin, ils furent les inventeurs de la recherche anthropologique.

JUAN DE ZUMARRAGA

Charles Quint avait désigné au Pape ce Provincial franciscain, en raison de sa profondeur, sa rectitude et sa générosité. Humaniste, il allait comme évêque stimuler la vie spirituelle en Amérique dans une vision « moderne » de l’éducation selon la réforme franciscaine. Arrivé à Mexico fin 1528, il eut à déjouer des pièges ignobles et une tentative d’assassinat de la « 1ère Audience » qui voulait se débarrasser du Protecteur des Indiens. Il fut tenté de renoncer si l’on en croit sa lettre au roi d’Espagne en août 1529 : « Si Dieu n’y pourvoit par un remède de sa main, cette terre est en danger de se perdre entièrement. »

En 1531 le calme revint, le remède était en chemin. Juan de Zumárraga célébra la fête de l’Immaculée Conception avec dévotion. Le lendemain samedi 9 décembre, la Vierge métisse enceinte demande l’hospitalité au chef de la jeune Eglise de Mexico, mais celui-ci réclame un signe à l’humble messager. 3 jours plus tard Juan-Diego apportera de la main de la Vierge, le signe d’une moisson de roses de Castille. En découvrant Son image miraculeuse sur la tilma, le Frère Mineur croit, se convertit, et verse d’abondantes larmes.

ÉTOILE DE L’EVANGÉLISATION

L’impact des Apparitions de la Vierge de Guadalupe est inégalé dans toute l’histoire de l’Eglise. En moins de 9 ans, 9 millions d’Indiens reçurent le baptême. Les moines débordés ne savaient comment faire face aux foules qui prenaient d’assaut les monastères. Nouveaux Moïse, il leur fallait se faire soutenir les bras pour baptiser chaque jour des catéchumènes par centaines, ils durent demander une dispense à Rome pour abréger le rituel. La vie du bon Évêque Juan de Zumárraga fut transfigurée par la grâce de Marie de Guadalupe. Il mourut d’épuisement en 1548, peu après la Pentecôte, dans la paix et l’action de grâce après avoir imposé les mains à des milliers de confirmands.

Marie-José Moussel

Le Saint Curé d’Ars (1786-1859)

 

LE DON, LE PARDON, L’ABANDON

 

Béatifié le 8 janvier 1905 et déclaré « patron de tous les prêtres de France et des pays qui lui sont soumis » par Pie X, canonisé le 31 mai 1925 et déclaré « patron des curés de l’univers » le 23 avril 1929 par Pie XI, nommé « patron des prêtres du monde » en 2010 par Benoît XVI, saint Jean-

Marie Vianney rayonne aux quatre coins du globe et fait briller le ministère sacerdotal de tout son éclat. Un prêtre de feu selon le cœur de Dieu. (1)

« Qu’est-ce que le prêtre ? Un homme qui tient la place de Dieu, un homme qui est revêtu de tous les pouvoirs de Dieu ». Telle était la définition que le curé d’Ars donnait du sacerdoce, pénétré de la grandeur de son ministère : « oh, que le prêtre est quelque chose de grand ! Le prêtre ne se comprendra bien que dans le Ciel. Si on le comprenait sur la terre, on mourrait non de frayeur mais d’amour ». Une dignité si éminente que, conscient de sa misère humaine, il en tremblait d’une sainte crainte divine : « Ah que c’est effrayant d’être prêtre ! La confession ! Les sacrements ! Quelles charges : Oh ! Si on savait ce que c’est d’être prêtre, on s’enfuirait comme les saints dans le désert pour ne pas l’être ! » Et l’on sait que toute sa vie, le saint curé a été tenté de se retirer dans un monastère pour expier ses péchés. A plusieurs reprises, il a voulu fuir sa paroisse mais prélats et fidèle surent déjouer ses ruses pour le retenir à Ars d’où rayonnait sa réputation de sainteté.

Si saint Jean-Marie Vianney a été proposé comme exemple à tous les prêtres, c’est qu’il a porté le sacerdoce à un sommet, non par élitisme mais par dépouillement, dans une « sequela Christi » si intime qu’elle l’a identifié à l’offrande sacerdotale de son Seigneur. Mortifié par l’ascèse, abîmé dans la prière, dévoré par le ministère, la vie du saint curé fut une messe, son cœur

un calice, « son corps offert en victime vivante sainte et agréable à Dieu » (Rm 12, 1). C’est dans le don de toute sa personne et toute sa vie que se cachait le secret de sa sainteté sacerdotale et de sa fécondité pastorale, comme enseveli sous le voile des saints mystères de l’Incarnation et de la

Rédemption qu’il ne cessait de contempler et de révéler à ses fidèles et aux pèlerins. « Il conquit les âmes, même les plus réfractaires, en leur communiquant ce qu’il vivait intimement » souligne le pape Benoît XVI.

Simple paysan, Jean-Marie Vianney n’était pas un savant. Toute sa vie, il a souffert de ses limites et de son ignorance. Mais consumé par l’amour de Dieu et le souci des âmes, il était animé d’un zèle pastoral aussi impétueux qu’intrépide : « je suis prêt à rester cent ans de plus sur terre pour réconcilier une âme avec Dieu » affirmait-il avec détermination. « Le bon Dieu nous a créés et mis au monde pour le servir, l’aimer et travailler à notre salut, rien que cela ; tout ce qui nous faisons en-dehors de cela, c’est du temps perdu ».

Et le saint curé n’a pas perdu de temps. Pas un instant ! Sa vie était campée dans un périmètre si restreint - entre l’autel et le confessionnal – qu’il ne risquait pas d’être tenté par les distractions. Et selon le témoignage de l’un de ses proches, pour resserrer son union au Seigneur, du lever au coucher, ses journées étaient rythmées par la méditation de la Passion du Christ : « à

Matines : Jésus en prière au jardin des Olives ; à Laudes : Jésus-Christ en agonie ; à Prime : Jésus-Christ outragé, battu chez Caïphe ; à Tierce : Jésus-Christ condamné à mort ; à Sexte : Jésus-Christ crucifié ; à None : Jésus-Christ meurt, on lui perce le cœur ; à Vêpres : Jésus descendu de la croix ;

à Complies : Jésus mis au tombeau ». Ainsi, heure après heure, la vie de saint Jean-Marie Vianney était-elle configurée à celle du Serviteur souffrant, offerte au bon plaisir de Dieu et livrée au salut des âmes. « Ah ! qu’un prêtre fait donc bien de s’offrir à Dieu en sacrifice tous les matins » conseillait-il à un jeune confrère, au début de son ministère.

 

Le DON eucharistique

 

« Vous savez que le Saint Sacrifice de la Messe est le même que celui de la croix qui a été offerte une fois sur le calvaire le vendredi saint. Toute la différence qu’il y a, est que quand Jésus-Christ s’est offert sur le calvaire, il était visible, c’est-à-dire qu’on le voyait des yeux du corps, et qu’il a été offert à Dieu son Père par les mains de ses bourreaux, et qu’il y a répandu son sang. C’est ce qu’on appelle sacrifice sanglant, cela veut dire que son sang sortit de ses veines et qu’on le vit couler jusqu’à terre. Mais à la Sainte Messe, il s’offre à son Père d’une manière invisible, c’est-à-dire que nous ne le voyons que des yeux de l’âme et non de ceux du corps. Voilà mes frères, en abrégé, ce que c’est le Saint Sacrifice de la Messe ». En pensée, le curé d’Ars, ne quittait pas l’autel. Il se tenait au pied de la croix, présent au sacrifice éternel du Christ qui se prolonge dans le mystère eucharistique. Sa foi en la présence réelle était si fervente qu’elle était diffusive d’elle-même . Le saint prêtre y entraînait ses auditeurs, donnant l’exemple de l’adoration du Saint Sacrement et parlant d’abondance de cœur, dans un langage simple et clair, avec des paroles d’amour qui déchiraient le ciel et embrasaient les cœurs. « Que c’est beau ! Après la consécration, le Bon Dieu est là comme dans le ciel ! Si l’homme connaissait bien ce mystère, il mourrait d’amour. Dieu nous ménage à cause de notre faiblesse ». Point d’emphase ni d’arguties dans les explications de saint Jean-Marie Vianney. Il était rebelle aux abstractions mais sa parole faisait autorité, vivante et puissante. Puissante parce que vivante. Puisée à la source. Si le saint curé n’était pas un savant, en revanche, il était doué d’un solide bon sens paysan. Concret et réaliste, il avait du jugement. Expert en humanité, il connaissait la pâte humaine, il savait apprivoiser les cœurs et susciter les efforts requis pour aller à Dieu, en particulier pour soigner la préparation à la messe. « Il faudrait toujours employer au moins un quart d’heure pour se préparer à bien entendre la messe. Il faudrait s’anéantir devant le Bon Dieu, à

l’exemple de son profond anéantissement dans le sacrement de l’Eucharistie, faire son examen de conscience : car pour bien assister à la messe, il faut être en état de grâce ».

Le PARDON des péchés

 

Selon une expression de Mgr Nault, recteur du sanctuaire d’Ars de 2 .000 à 2.012, saint Jean-Marie Vianney était « hanté par le salut de chacun, martyr du confessionnal ». Comme le Christ était attaché à la croix, il était cloué à son confessionnal. En témoigne, l’aveu de son état à la fin de la journée : « lorsque je sors du confessionnal, il faut que de mes mains, je cherche mes jambes pour savoir si j’en ai. Je sors quelquefois de l’église en m’appuyant contre les chaises et contre les murailles. J’ai peine à me tenir ».

Si le confessionnal était son lieu de prédilection, c’est qu’il avait une haute idée du sacrement de pénitence. Une idée mystique, qui actualisait la passion du Christ et faisait s’agenouiller les pénitents, venus nombreux pour demander le pardon de leurs fautes : « quand on va se confesser, il faut comprendre ce qu’on va faire. On peut dire qu’on va déclouer Notre

Seigneur » expliquait-il avec des images plus parlantes que des formules théologiques. « Quand vous avez fait une bonne confession, vous avez enchaîner le démon. Les péchés que vous cachez reparaîtront tous. Pour bien cacher ses péchés il faut bien les confesser ».

Médiocre orateur, il excellait dans l’écoute. Davantage ! Vide lui-même, il accueillait le pénitent et prenait sur lui son péché, comme le Christ a porté le péché du monde. Et avec saint Paul, le saint curé pouvait dire : « je me réjouis maintenant de mes souffrances pour vous et je complète en ma chair, ce qui manque aux tribulations du Christ, en faveur de son Corps qui est l’Église » (Col 1, 24). En bon pasteur, il conduisait ses brebis d’un pas ferme par des conseils sûrs : « c’est beaucoup, mes enfants, de penser que nous avons un sacrement qui guérit les plaies de notre âme !

Mais il faut le recevoir avec de bonnes dispositions. Autrement ce sont de nouvelles plaies sur les anciennes ». En contemplatif, il entraînait dans l’indicible et l’insondable : « mes enfants, on ne peut pas comprendre la bonté que Dieu a eue pour nous d’instituer ce sacrement de pénitence, nous n’aurions jamais pensé à lui demander celle-là. Mais il a prévu notre fragilité et notre inconstance dans le bien, et son amour l’a porté à faire ce que nous n’aurions pas osé lui demander ».

 

L’ABANDON à l’Esprit Saint

 

Père des pauvres, le Saint-Esprit a trouvé dans le cœur de saint Jean-Marie Vianney un espace vaquant où déverser des flots de grâce pour lui comme pour ses fidèles. Pour le saint curé, pas de programme pastoral ni d’évaluations ni de prospective. Et comme pour son Maître et Seigneur, « pas une pierre où reposer la tête » (Mt 8, 20). Mais avec une ductilité de tous les instants aux motions de l’Esprit Saint, il a répondu aux appels du ministère sacerdotal jusqu’à épuisement : « le Bon Dieu, en nous envoyant le Saint Esprit, a fait à notre égard comme un grand roi qui chargerait son ministre de conduire un de ses sujets disant : ‘vous accompagnerez cet homme partout, et vous me le ramènerez saint et sauf’. Que c’est beau, mes enfants, d’être accompagné par le Saint Esprit ! » s’exclamait-il, accompagnant le geste à la parole. « Une âme qui possède le Saint Esprit goûte une saveur dans la prière, qui fait qu’elle trouve toujours le temps trop court. Elle ne perd jamais la sainte présence de Dieu. Son cœur, devant notre bon Sauveur, au Saint Sacrement de l’autel est un raisin sous le pressoir » enseignait saint Jean-Marie Vianney qui dès le lever, se précipitait au pied de son Seigneur, à genoux devant le tabernacle, de quatre heures du matin jusque vers sept heures où il célébrait la sainte messe. Que se passait-il pendant ces longues heures silencieuses ? Un tête à tête, un cœur à cœur. « Il m’avise et je l’avise » selon sa célèbre formule. Et la journée se poursuivait dans une prière continuelle, que ce soit dans la solitude ou dans le ministère, uni à Dieu et donné à ses fidèles.

 

La dévotion à la Vierge Marie

 

Si le curé d’Ars, humble prêtre, fut configuré de si près au Christ, seul Grand-Prêtre, peut-être est-ce en raison de sa dévotion mariale précoce qui sculpta son cœur dès ses jeunes années, dans la pureté, la charité, l’intériorité : «la Sainte Vierge est ma plus vieille affection. Je l’aimais avant de la connaître », comme un enfant qui s’abandonne dans le sein de sa mère où il trouve protection et sécurité, où il puise sa subsistance et se développe à l’abri des curieux. Pour le saint curé, la dévotion mariale n’était pas facultative. C’était un milieu vital, un passage obligé, une respiration naturelle : « la dévotion à la Sainte Vierge est nécessaire ; il est difficile de se sauver sans cela. De même que lorsqu’on veut entrer dans une maison, on s’adresse au concierge pour qu’il nous ouvre, la Sainte Vierge est la portière du Ciel, nous ne pouvons entrer sans son secours ».

Cette dévotion mariale a enveloppé son sacerdoce, comme un écrin recelant un joyau de grand prix, comme la matrice du corps eucharistique qu’il offrait chaque jour à l’autel, lui assurant une magnifique fécondité pastorale, sans se soucier d’efficacité ou de résultats. « La dévotion à Marie est moelleuse, douce ; on ne se lasse jamais de la prière. Quand on parle des objets de la terre, de la politique, on se lasse, mais quand on parle de Marie, c’est toujours nouveau ». En Marie, pas d’habitude ni de lassitude, mais une vie toujours nouvelle, jaillissante et abondante, ce dont le curé d’Ars a fait preuve sans faillir, jusqu’au bout, en dépit d’une santé fragile et de moyens précaires. Confiant comme un enfant, il fut béni comme un fils, au-delà de tout attente, comme si le ciel s’était ouvert à Ars pour y déverser des torrents de miséricorde.

 

Rien que Dieu

 

« Dieu, rien que Dieu, Dieu partout, Dieu en tout, tout le Curé d’Ars est là ». C’est ainsi que l’abbé Cantonnier, le dernier vicaire du saint curé, l’évoquait, ébloui par son ministère qui attira les foules, de toutes conditions et de tous horizons, jusqu’à son dernier soupir. Livré tout entier, comme l’hostie à la messe, comme le Christ en sa passion, le curé d’Ars n’était occupé que de Dieu et de son prochain, empressé à dispenser les sacrements et à fonder des œuvres de charité pour ses pauvres, avec une prédilection pour les enfants. En bon curé, il avait l’œil sur tout et partout. Il voyait par le prisme du regard bienveillant de Dieu, tel un père qui veille au grain pour que ses enfants ne manquent de rien. « Si l’on avait la foi, on verrait Dieu caché dans le prêtre comme une lumière derrière un verre, comme du vin mêlé avec de l’eau » estimait-il. Un mystère que le péché occulte mais que la grâce révèle. Chez le saint curé, la grâce sacerdotale s’est manifestée avec éclat, jour après jour, appuyée sur le roc de la foi, embrasée de charité pastorale, coulant comme des fleuves d’eau vive qui irriguent le ministère du prêtre jusqu’à aujourd’hui. « A la vue d’un clocher vous pouvez dire : ‘qu’est-ce qu’il y a là ? - Le corps de Notre Seigneur – Pourquoi y est-il ? - Parce qu’un prêtre est passé là et a dit la messe ».

Maryvonne Gasse

 

(1) Les sources :

 

Les éléments biographiques viennent de , par Mgr René Fourrey, Le curé d’Ars authentique, l’Échelle de Jacob,

Les citations viennent de Mgr René Fourrey, Ce que prêchait le curé d’Ars, l’Échelle de Jacob, 360 pages.

Le Père Walter Ciszek

(1904- 1984)

 «Un dur» qui exerce sa volonté

Des 23 ans passés dans les prisons et goulags d’Union Soviétique condamné pour «espionnage», le Père Walter Ciszek, 7ème de treize enfants, américain d’origine polonaise, écrira qu’il a survécu grâce à la Providence de Dieu: «Dieu prit soin de moi. Je veux montrer qu’il m’appela, qu’il me prépara à la tâche et qu’il me protégea durant les années passées en Sibérie… C’était la vie qu’il me destinait… et j’ai vu sa main à chaque tournant».

Se qualifiant d’obstiné, réputé, dans sa jeunesse, pour aimer la bagarre et vouloir égaler et même surpasser toute performance, le jeune Walter néglige l’école.

La formation religieuse lui vient de sa mère. Après sa scolarité, à la surprise de son père, il entre au séminaire. Il y raille les plus pieux tout en allant prier secrètement, la nuit, à la chapelle. Il veut toujours être un « dur ». Il reste un été sans retourner dans sa famille pour voir s’il supportera la solitude et la séparation. Il courre 8 kms à 4h du matin, nage en novembre et passe un Carême entier en ne mangeant que du pain et de l’eau…

 

Se préparer à sa mission: la Russie communiste

Attiré par Saint Stanislas Kostka, Walter décide d’être jésuite, comme lui, malgré l’exigence d’une «obéissance parfaite» et de 7 ans d’études supplémentaires. Il entre en 1928, à 24 ans, au noviciat jésuite dont il manque de se faire renvoyer.

C’est aussi à cette époque, en 1929, que Pie XI demande des séminaristes volontaires pour l’Union soviétique où 380 000 religieux, prêtres ou religieuses principalement orthodoxes ont été fusillés ou envoyés en camps. Walter, se sentant appelé à cette mission, se propose, dès 1930, pour intégrer le Russicum créé par le pape pour préparer les volontaires. Il n’y sera appelé qu’en 1934! C’est une grande joie pour lui. Il y apprend tout ce qui touche à la Russie et s’y fait 2 amis solides, le Père Nestrov, russe et le Père Makar, polonais. Walter Ciszek est ordonné en 1937, à 33 ans. Les dangers pour les prêtres, en Russie, sont tels que le Vatican ne cesse de remettre les départs. Finalement, son supérieur jésuite lui demande d’assurer son ministère dans l’est de la Pologne à Albertin en attendant de pouvoir aller en Russie.

 

La guerre

A Albertin, la population attend la guerre quand le Père Ciszek arrive fin 1938. Les Européens ont lâché la Tchécoslovaquie à Munich et Hitler s’intéresse maintenant à la Pologne. La pression augmente quand, en août 39, l’Allemagne et la Russie signent un traité de non-agression. Le Père Walter refuse de quitter la Pologne. Le 1er septembre, la Pologne est envahie par l’Allemagne, à l’ouest, puis bientôt à l’est, par la Russie. Albertin devient un carrefour d’exode. Après la réquisition des locaux par les soldats russes, le saccage de l’église, les interrogatoires visant à localiser les prêtres orthodoxes, le jeune Père Ciszek, laissé en charge parce qu’étranger, ne quitte son poste qu’à la fermeture temporaire officielle de la mission d’Albertin, nouvelle que lui apportent les Père Nestrov et Makar, ses deux amis du Russicum.

Les trois prêtres obtiennent de leur hiérarchie de pouvoir profiter de l’exode des réfugiés pour entrer en Russie. L’occasion finit par se présenter : les Russes cherchent des volontaires pour travailler dans les usines de l’Oural ; l’archevêque métropolite confirme l’accord tout en insistant beaucoup sur la très grande prudence nécessaire et sur le côté expérimental de l’autorisation. Avec leurs faux papiers polonais, ils sont embauchés immédiatement.

 

En Russie !

Après un voyage très pénible de 15 jours en mars 1940, vers l’Oural – où il peut faire jusqu’à - 40° l’hiver , les Père Ciszek et Nestrov sont débarqués. Les travailleurs volontaires ont la désagréable surprise d’être longuement interrogés et traités comme des détenus, passibles de punition en cas de désertion. Arrivés tous les deux sans famille, les deux prêtres éveillent immédiatement les soupçons du responsable.

Le Père Walter devient manœuvre pour traîner des grumes de bois à mettre en pile - ce qui est épuisant et dangereux -,le Père Nestrov travaille dans un bureau. Comme il est impossible de dire la messe dans les baraques, ils vont en forêt dire la messe, l’un des deux surveillant toujours les abords. Ils sont obligés d’écouter les nombreux discours de la propagande communiste destinés aux ouvriers . Déçus de ne pouvoir exercer un ministère pastoral, les deux prêtres décident de s’en remettre totalement à la providence de Dieu et d’être, pour l’instant, des «contemplatifs dans l’action».

Au bout de 6 mois, le Père Ciszek - devenu chauffeur de camion – et le Père Nestrov commencent à parler un peu de Dieu avec des jeunes intéressés par la religion, tournée en ridicule dans leurs écoles. Ils organisent des réunions dans la forêt. Les trajets facilitent les courtes visites aux paysans qui sont souvent d’anciens déportés biélorusses ou ukrainiens envoyés là, en 1937, à l’occasion des campagnes de collectivisation des fermes. Le contact est facile. Ils parlent volontiers de Dieu et de leur désir profond d’une église et de prêtres. Les Père Ciszek et Nestrov ne font pas état de leur statut par prudence.

En janvier 1941, envoyés à Tchousovoï dans une autre usine à bois, ils disent la messe quand leurs compagnons de chambrée ne sont pas là. Le soir, les travailleurs «volontaires» doivent suivre un entraînement militaire qui doit les conduire sur le front à Stalingrad!

 

La guerre de la Russie avec l’Allemagne

Mais juste avant de partir pour le front, les prêtres sont arrêtés comme «espions allemands» et incarcérés à Perm. L’Allemagne a envahi la Russie le 21 juin 1941. Les Russes arrêtent tous ceux qu’ils suspectent. Entassés dans une grande pièce à l’odeur pestilentielle, les détenus se battent pour la nourriture qui se réduit à des soupes très maigres, du pain et de la kacha, une bouillie de semoule de sarrasin. Une partie des détenus est fusillée après les interrogatoires. Le Père Ciszek est interrogé lui aussi. Il donne sa fausse identité polonaise- Vladimir Lipinski - aussitôt réfutée: «Vous êtes le Père Ciszek, ni russe ni polonais. Vous êtes prêtre et un espion des Allemands». Pendant 2 mois, il est interrogé 2 fois par jour, ou pas du tout, pendant 1h ou une journée entière. Les Autorités veulent qu’il avoue être un espion allemand.

 

La terrible Loubianka

Emmené ensuite à Moscou, le Père Walter prend l’habitude de se rationner car la nourriture est donnée pour tout le voyage, qui peut durer plusieurs jours. Faute d’isolement, le Père Ciszek se met à prier en ayant l’air de dormir: «Cet exercice spirituel était le moyen qui m’avait permis de tenir bon jusqu’alors et grâce à lui, je ne perdis jamais courage», «Je me rappelai pourquoi j’étais ici et que j’étais résolu à n’agir que pour Dieu en tout ce que je faisais…Dieu me soutiendra. La conviction de ne jamais être seul, quelque solitaire que je fusse me rendit courage alors aussi», se rappellera-t-il. Il se retrouve, dans une cellule de 2X3m, à la redoutable prison de la Loubianka de Moscou. Les repas ne varient jamais. Il est interdit de se coucher pendant la journée alors qu’il n’y a ni table ni chaise, la lumière reste allumée jour et nuit, la promenade quotidienne est de 25 minutes par jour.

Les interrogatoires qui commencent un jour, au milieu de la nuit sont menés par des agents de la NKVD. Ils peuvent durer toute la nuit.

 

Rester jésuite à la Loubianka

Pour tenir, le Père Ciszek décide d’organiser son temps comme s’il était en communauté Jésuite. Dès le lever imposé à 5h30, il récite l’office du matin suivi d’une heure de méditation. Après le «petit déjeuner», il récite par cœur toutes les prières de la messe. Puis c’est l’Angélus et l’office. Après le repas de midi, il fait son «examen particulier» (pratique ignatienne) et le soir celui de la fin de journée. Il prépare les points de méditation du lendemain. L’après-midi, en guise de bréviaire, il récite 3 chapelets, en polonais, latin et russe. Il n’hésite pas à chanter des hymnes. Il parle à son Seigneur, lui demande de l’aide mais accepte ses desseins sur lui, se confiant à sa Providence.

Il se récite les poésies, improvise tout haut des sermons ou des discours, imagine des anecdotes comiques pour ne pas perdre la raison.

La nuit, ce sont les sirènes hurlantes liées aux attaques aériennes. On conduit les détenus dans les sous-sols. L’avance allemande - à 100kms de Moscou – fait espérer une libération prochaine. Mais on se contente de transférer les détenus à Saratov. Au cours de ce voyage effroyable, puis dans la prison, un vieux général russe organise un programme de distractions en fonction des connaissances des détenus, tous politiques. Mais il faut rester méfiant, en permanence, un informateur du NKVD peut toujours être dans le groupe. Les cellules sont bondées et il faut se partager les maigres repas.

Le Père Ciszek est de nouveau interrogé sur les raisons «subversives» pour lesquelles il est entré en Russie. Aux interminables questions, le Père Walter répond toujours par la vérité et nie tout complot. Les Russes n’arriveront jamais à comprendre - ou ne le voudrons pas - que la seule motivation du Père Ciszek ait été pastorale alors qu’ils éradiquent tous les religieux.

 

Condamné !

Tout change début 1942, la Russie a repoussé les Allemands réduisant à néant l’espoir d’être libéré. Fin janvier 1942, le Père Ciszek est ramené à la Loubianka. Des prisons bondées, il revient à une cellule où il est seul. Les interrogatoires identiques reprennent tous les jours. On prolonge, pour lui, le temps d’instruction de 2 mois tant son cas paraît exceptionnel, car la règle est qu’un détenu doit être mis en accusation ou libéré au bout d’un mois d’instruction. On soupçonne sa mission de n’être qu’une couverture. Après un interrogatoire difficile, le Père Walter ressent une grande paix qu’il n’a plus connu depuis longtemps.

On installe un codétenu, dans sa cellule, pour qu’il lui extorque des informations. Il passe les 2 jours les pires de sa vie en Russie. Drogué par du thé donné avec une compassion feinte, il subit des chocs électriques, alternant pertes de connaissance et lueurs de lucidité; on lui prend la main pour le faire signer quelque chose. C’est la seule fois dans son récit où l’on peut lire qu’il ressentit «presque de la haine» pour la souffrance subie et la trahison. Plus jamais, écrira-t-il, il ne fera confiance à aucun fonctionnaire de l’Union Soviétique, mieux il ne mettra sa confiance qu’en Dieu, confiance qui ne cessera d’augmenter. Il invoque, matin et soir: «Seigneur, délivre-moi de mes ennemis et de leurs mauvaises actions».

Quelques semaines plus tard, le 26 juillet 1942, il est condamné pour espionnage au profit du Vatican et condamné à 15 ans de travaux forcés. Il n’imagine pas qu’il ne verra la Sibérie que 4 ans plus tard! On peut penser qu’il a été maintenu en prison à Moscou à cause de la guerre, pour qu’il puisse être interrogé à tout moment.

 

Toujours à la Loubianka

A partir de ce jour-là, il a accès à la bibliothèque; il lira un livre par jour. Il se fixe un nouveau règlement: exercices spirituels et lecture, examen de conscience, angélus avant le repas. Puis, les 3 chapelets, lecture, promenade de 25 minutes jusqu’au dîner, prière ensuite. Ses seules visites sont les gardiennes, les médecins et la désinfection; il reste seul dans sa cellule. Pour bouger, il frotte tous les jours avec soin son parquet en bois d’ancien hôtel (obligatoire une fois par semaine), il raccommode ses vêtements, s’oblige à rester toujours propre, note les jours et célèbre les fêtes. Bien que devenu

« détenu de camp pénitentiaire» et donc un peu mieux nourri, il pense sans cesse à sa faim au point de ne plus pouvoir se concentrer. Alors, il augmente le temps et la force de son nettoyage de parquet.

Au bout d’un an et demi, on l’interroge de nouveau - bien que déjà jugé - tant les Russes sont persuadés qu’il cache encore quelque chose. Ils lui font des propositions diverses qu’il refuse: rejoindre une paroisse russe à condition de rompre avec le pape ou partir pour Rome pour espionner pour eux. L’interrogateur lui dit un jour: « Je ne sais pas comment vous êtes encore en vie».

 

Boutyrka

En juin 1944, le Père Ciszek est transféré à la Boutyrka, autre prison de Moscou, toujours humide et sans chauffage. Il repasse d’une situation d’ermite à une surpopulation de 120 détenus dans une pièce d’une puanteur suffocante. Les planches le long des murs servent de couchettes. Aux prisonniers politiques, s’ajoutent pour la première fois des prisonniers de droit commun, voleurs, meurtriers, sans états d’âme. La marmite de soupe ou de katcha (bouillie de sarrasin) est distribuée par un responsable, toujours un droit commun. Un baquet sert de toilettes.

Nombreux sont ceux qui meurent de dysenterie sur place, l’infirmerie étant toujours pleine. Le Père Walter peut ainsi donner l’absolution aux mourants et leur murmurer des prières. Lui-même ne l’attrapera pas. Il dira qu’il a reçu aussi le don de s’intéresser, de comprendre et de se mettre à la place de ses compagnons, don qui lui a aussi permis de tenir bon.

En janvier 45, transféré de façon inattendue dans une pièce avec un vrai lit, il voit arriver, avec grande joie, son ami le Père Nestrov, arrêté en même temps que lui. Ils reprennent immédiatement un règlement quotidien de communauté jésuite, s’administrent les sacrements. Ils Improvisent des sermons, des scènes comiques. C’est essentiel pour combattre l’état léthargique de l’ennui, lié à la monotonie.

Malheureusement séparés au bout de 2 mois, le Père Ciszek est renvoyé à la Loubianka dans une cellule de 8 détenus. Pour prier, il fait semblant de lire. En Avril 45, il est remis en cellule individuelle. Il écrira : «Je savais que rien n’était trop petit ou insignifiant dans la vie quand on considérait tout du point de vue de Dieu.La Loubianka fut une dure école mais j’en retirai du profit aussi. J’y appris le secret qui me permit de tenir bon au cours des années qui devaient suivre. Le voici: la religion, la prière et l’amour de Dieu ne changent pas la réalité mais ils lui donnent un sens nouveau. A la Loubianka, je m’affermis davantage. Dans la conviction que tout ce qui m’arrivait dans la vie était littéralement le reflet de la volonté de Dieu, en ce qui me concernait, et qu’il me protégerait».

En mai 1945, de grandes clameurs annoncent la fin de la guerre. En Octobre 45, Le Père Walter a la joie de retrouver le Père Nestrov et un Français. Ils reprennent leur vie de communauté jésuite. Interrogé le Père russe Nestrov revient très déprimé. Le Père Walter ne le reverra jamais après leur nouvelle séparation. Lui-même refuse de revenir sur ce qu’il dit être la vérité.

Quelques jours plus tard, on le fait sortir de la Loubianka pour la dernière fois, avec une toute petite valise et sans chaussures (à la réparation) pour ne jamais y revenir. C’est le début de la sentence, le condamnant à 15 années de travaux forcés.

ELEMENTS SPIRITUELS

 

Chercher la volonté de Dieu

    

Le P. Ciszek, au début de sa vie d’ouvrier volontaire à Teplaya Gora en Russie, se rendit compte petit à petit, avec son ami le P. Nestrov, qu’il ne pourrait y accomplir aucun apostolat. Personne ne souhaitait parler religion, par peur, des informateurs surtout! Après tant de de préparation, d’attente, la déception allait grandissant. Il se sentait déprimé et humilié de ne pouvoir servir.

Les deux prêtres se retrouvèrent face à « la tentation à laquelle se trouvent confrontés tous ceux qui ont suivi un appel et qui se heurtent aux réalités de la vie, où rien se ressemble aux attentes élaborées dans le feu de la vision première et de l’enthousiasme nés au moment même de l’appel », la tentation de dire : « Mon Dieu, tu dois me pardonner mais je veux revenir en arrière...Tu ne peux pas attendre de moi que je tienne une alliance basée sur la foi, et non sur la connaissance préalable des faits concrets de la vie réelle… Je n’y arriverai pas ! (...) Parfois cette tentation, nous devons l’affronter chaque jour ».

La messe leur donnait de la force jusqu’au jour où il leur fut donné de voir la situation du point de vue de Dieu, et donc de chercher la volonté de Dieu selon son dessein. « Sa volonté pour nous était active 24h sur 24, 7 jours sur 7 : les personnes, les lieux, les circonstances de notre vie, chaque jour nous la révélaient ». Telles étaient les choses importantes dans notre vie, à ce moment précis et telle était la situation qu’il désirait que nous vivions… il nous fallait apprendre à voir comme lui voyait les choses, les lieux, et par-dessus tout les êtres, en reconnaissant également qu’il avait un dessein particulier pour nous en nous amenant au contact de ces mêmes choses, lieux et personnes ».

 

Frustrés, ils commençaient à chercher à quitter la Russie. « En fait, nous attendions de Dieu qu’il accepte notre manière de concevoir sa volonté selon nos propres schémas » ; « La tentation est de ne pas considérer toute situation comme étant la volonté de Dieu. Nous tentons de trouver d’autres choses plus nobles ». «  c’est bien la situation présente, et uniquement la situation présente, ici et maintenant, qui constitue la volonté de Dieu….le défi à relever, c’est bien d’apprendre à accepter cette vérité et d’agir en conséquence… Elle était là devant nous depuis toujours, et nous étions à la recherche de réponses bien plus subtiles. C’est à cela que l’on reconnaît les vérités divines, à la simplicité qui les caractérise ».

« Comme pour toutes les vérités divines, il est de plus bien difficile de les mettre en pratique… Comprendre la vérité divine… et y travailler chaque moment de notre vie à la lumière de son inspiration, s’y atteler chaque jour pour qu’elle devienne le seul principe guidant nos actions… voilà qui nous permet de connaître la vraie joie et la paix du cœur ».

 

L’impuissance était le sentiment ressenti dans les prisons et camps soviétiques. Il n’y avait aucun recours.

Son statut de prêtre a attiré au P. Ciszek, dès qu’il a été connu des autres détenus, un rejet massif, comme parasite de la société, et a mis fin à toute camaraderie. Il cherchait du réconfort dans la prière, Jésus en ayant cherché aussi. Mais la réponse ne fut pas celle qu’il imaginait. Pour le faire grandir spirituellement, Dieu lui donna comme grâce, « la lumière pour que je reconnaisse combien je m’étais mis en avant dans cette situation… Dans ces temps de prière, je me sentais humilié et me prenais moi-même en pitié… Il est vrai que les conditions matérielles dans cette cellule (de prison) étaient totalement inhumaines. Mais si elles étaient telles, cela ne pouvait impliquer que personne, ni moi ni aucun autre ne devait cesser de se comporter en être humain… En aucune façon, le circonstances ne doivent l’empêcher d’agir ».

« Le sentiment de désespoir dont nous faisons tous l’expérience dans ce genre de circonstances vient en réalité de notre tendance à mettre trop de nous-mêmes dans toute situation ». « Dieu n’oublie jamais l’importance que revêt chaque personne…Pour lui, chacun est important et cela à chaque instant. Il prend soin de nous, nous avons de la valeur à ses yeux. Mais Dieu attend également de chaque homme qu’il accepte, comme venant de sa main, les situations quotidiennes dans lesquelles il se trouve, afin que cet homme agisse comme lui-même l’aurait fait. Dieu lui donne, ainsi qu’à chacun d’entre nous, la grâce nécessaire pour agir»

 

« Ce que chacun peut changer en premier lieu, c’est lui-même ». Le chrétien doit influencer chaque personne que Dieu lui donne de rencontrer, vers le bien. « Alors non, je n’étais ni impuissant, ni indigne, dans cette prison de Perm (dans l’Oural, avant la Loubianka). Je n’étais pas humilié plus bas que terre parce que j’étais rejeté en tant que prêtre. Ces hommes autour de moi souffraient tous. Ils avaient besoin d’aide. Ils avaient besoin de quelqu’un qui les écoute, qui ait de la compassion, qui partage leurs souffrances. Je pouvais au moins prier pour eux et offrir à notre Père toutes les souffrances et les angoisses qu’ils me causaient en me rejetant comme prêtre… Non je n’étais pas impuissant, je pouvais accomplir cette tâche… L’une des grâces fut cette lumière qui me permit…de voir que ce jour, comme tous les autres, sortait de ses mains et servait aux desseins de sa Providence ».

Pour s’abandonner à la Providence de Dieu

Lors d’un « dernier » interrogatoire, après en avoir subi de nombreux pendant un an, l’investigateur de la Loubianka (prison de Moscou) donna au P. Walter Ciszek une centaine de pages à signer. Comme celui-ci refusait de le faire, il lui dit d’un ton glacial : « Si vous ne signez pas, j’ai le pouvoir de signer là, en-bas, à gauche, et vous serez mort d’ici demain matin comme bien d’autres espions ». Pris de terreur, appelant l’Esprit-Saint sans rien entendre, le Père Ciszek signa mais se sentit immédiatement brisé de honte et de culpabilité de ne pas avoir résisté.

Plus tard, il s’interrogea sur sa réelle culpabilité, puis s’en prit à Dieu qui lui avait fait défaut à un moment critique. Enfin, à la lumière de la grâce, il comprit qu’il avait tenté de faire beaucoup de choses en s’appuyant sur ses propres forces pour relever tous les défis : « en réalité… je ne m’étais abandonné ni à son amour ni à sa Providence…j’avais compté sur mes forces (santé, nerfs solides, volonté de fer) au moment de la pire épreuve et j’avais échoué. N’avais-je pas d’ailleurs fixé moi-même ce que l’Esprit Saint devait faire pour intervenir en ma faveur ?... Et parce que je n’avais pas ressenti son action dans le cadre que je lui avais moi-même imposé, j’avais ressenti la frustration et la déception m’envahir ».  

«…Plus notre avenir en dépend, plus il nous est facile de nous aveugler nous-mêmes en pensant que ce que nous voulons est bien ce que Dieu veut… N’étais-je pas aveuglé par le fait que toutes ces disciplines (pratiques ascétiques, jeûne, exercices de volonté) n’étaient pas pratiquées en réponse à la grâce de Dieu, ou pour quelque motivation apostolique mais pour servir mon amour-propre…oui, j’en avais tiré orgueil … L’âme doit être purifiée de son ego…Dans les grandes ou petites épreuves, Dieu nous permettra parfois d’agir selon nos propres forces pour que nous apprenions l’humilité, pour que nous apprenions cette vérité par l’expérience : nous dépendons totalement de lui…et sans lui, nous ne pouvons rien faire, même nos erreurs… L’humilité est la vérité, l’entière vérité, cette vérité qui caractérise nos relations à Dieu le Créateur et, par son intermédiaire, au monde qu’il a créé ainsi qu’à nos compagnons de route… C’est bien l’ego qui est humilié…plus cet élément qu’est l’ego se développe, plus nos humiliations seront sévères afin que nous soyons purifiés. »

« A ce moment précis (la menace de mort par l’investigateur), je n’avais pas envisagé la mort comme Dieu la voit… C’était une joute entre sa volonté et la mienne. J’avais envisagé la mort du point de vue de mon ego et non pas comme le moment de mon retour à Dieu ce qui était le cas… La primauté de mon ego s’était dévoilée et renforcée, et cela même dans mes méthodes de prière et dans mes exercices spirituels. J’avais traversé un purgatoire terrifiant qui m’avait laissé nu jusqu’au plus intime de mon être… Lorsqu’un homme commence à croire en ses propres forces, il est déjà sur la pente qui le conduira à l’échec final. Et la plus grande grâce que Dieu peut accorder à cet homme-là, c’est bien de lui envoyer une épreuve qu’il ne pourra pas surmonter selon ses propres forces, puis de le soutenir de sa grâce pour qu’il puisse persévérer jusqu’à la fin et être sauvé ».

Par la suite, il sentit que comprendre n’était pas suffisant, qu’il fallait pratiquer.

L’annonce qu’il resterait encore à la Loubianka au lieu de partir immédiatement pour un camp plongea le P. Walter dans la dépression, dans un sentiment de honte et d’humiliation. Il se sentit seul, même loin de son Dieu. Il en prit conscience et se remit à prier demandant à Dieu son aide pour qu’il ne le laisse jamais plus de pas lui faire confiance. Puis un jour, le Père fut consolé par la phrase de Jésus « Mon père, s’il est possible que cette coupe passe loin de moi … Cependant pas comme je veux, mais comme tu veux ».

A partir de ce moment-là, écrira-t-il, ce fut une « conversion pour moi… ma vie à partir de ce moment-là, changea du tout au tout…vivre dans un total abandon à Dieu…La perfection consistait simplement à apprendre à découvrir la volonté de Dieu dans chaque situation…La volonté de Dieu ne se cachait pas quelque part là dans les situations où je me trouvais ; les situations étaient sa volonté pour moi. Ce qu’il désirait, c’était que j’accepte toute situation comme venant de sa main, que j’accepte de lui laisser les rênes… Il me demandait une foi absolue, la foi en l’existence de Dieu, en sa Providence, en son amour vigilant dans les moindres détails de ma vie, en sa puissance qui soutient, en son amour protecteur. »

La peur de commettre une erreur le quitta et il sentit la présence de Dieu toujours à ses côtés.

Marie-Blanche d'Ussel